Djahid Dine El hanani: « Le public d’aujourd’hui croit à l’image et à l’action, pas au verbe »

0
Djahid Dine El hanani:
Djahid Dine El hanani: "Le public d'aujourd'hui croit à l'image et à l'action, pas au verbe"

Djahid Dine El Hanani est comédien. Il est distribué dans la pièce « Arlequin, valet des deux maîtres », mise en scène par Ziani Chérif Ayad et produite par le Théâtre régional Abdelkader Alloula d’Oran (TRO). Pendant ce Ramadhan, il est distribué dans le sitcom « Dekious ou Mekious« , diffusé par Ennahar TV.


24H Algérie: « Arlequin, valet des deux maîtres« , d’après le texte de l’italien Carlo Goldoni traduit par Abdelkader Alloula,  est le dernier spectacle dans lequel vous avez joué. Comment s’est faite la préparation de cette pièce à Oran?


Nous nous sommes préparés pour la participation au Festival national du théâtre professionnel d’Alger (FNTP, mars 2021) après un changement des comédiens puisque le spectacle a été repris par le Théâtre régional Abdelkader Alloula d’Oran. Nous avons introduit quelques modifications en réduisant sa durée sans faire perdre la vision du metteur en scène. Nous avons ajouté un peu d’humour pour qu’il soit mieux accepté par le public, un public que nous connaissons mieux. A Oran et lors du FNTP, les spectateurs ont plutôt bien réagi. Nous pouvons proposer une autre vision de ce spectacle.


Djahid Dine El hanani est-ce que le public d’aujourd’hui accepte le théâtre classique, ses dialogues et ses longues tirades?

Le public d’aujourd’hui croit à l’image et à l’action, pas au verbe. Le verbe se perd. On ne peut plus produire des spectacles de deux ou trois heures sur scène. Le public adorait le verbe par le passé. Ce n’est plus le cas. Aujourd’hui, on demande juste ce qu’il faut. Le public veut voir, ne veut pas écouter. On travaille plus sur la scénographie, les couleurs, les supports visuels pour attirer le public. Le cinéma s’est beaucoup développé, suivi par ce même public. Il ne faut pas qu’il se sente déphasé en venant au théâtre.


« Arlequin, valet des deux maîtres » de Goldoni date de trois siècles. Comment l’adapter au contexte d’aujourd’hui ?

Il faut s’interroger pourquoi Abdelkader Alloula avait choisi ce texte de Goldoni alors qu’il avait le choix entre d’autres textes. Alloula voulait évoquer le contexte difficile de l’époque (les années 1990), les gens étaient obligés d’avoir au moins deux boulots pour pouvoir subvenir à leurs besoins. Donc, Alloula a pris l’idée de quelqu’un qui travaille doublement parce qu’il n’a pas d’autres choix. Situation que nous constatons aujourd’hui aussi. Cela dit, nous ne sommes pas obligés de reprendre les textes dramaturgiques tels qu’ils sont. Nous avons une autre culture. Le changement actuel au sein de la société n’autorise plus l’adaptation intégrale des textes écrits ailleurs, y compris ceux du Moyen-Orient.


Que faut-il faire alors ?

Il faut que les auteurs algériens se mettent à écrire. Écrire sur l’époque actuelle. Ces dix dernières années, la culture de la rente n’a pas encouragé l’écriture de nouveaux textes. Certains ne faisaient que dans le réchauffé alors que des jeunes avaient proposé de nouveaux textes aux théâtres régionaux qui ne les ont pas été pris en considération. Ils ont préféré reprendre d’anciens textes. Les jeunes auteurs ont été découragés, ne veulent plus écrire.


Donc, qui va écrire sur l’époque actuelle ? L’écriture dramatique est une manière de documenter ce qui se passe maintenant. Il est impossible qu’un auteur d’une autre génération écrive comme il le faut sur l’époque actuelle, car il est dépassé, en déphasage. On ne peut plus reproduire de la même manière des représentations qui ont eu un succès par le passé. A chaque époque, son théâtre. Je fais partie de comédiens entre deux générations. Nous avons beaucoup souffert ces dernières années. Pour la génération qui nous a précédé, le goual est une révolution dans le théâtre, c’était vrai mais à cette époque là (années 1970). Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Le monde est entre les mains des gens grâce aux smartphones. On ne peut plus s’adresser à eux comme par le passé. Qui peut écouter aujourd’hui, un poème dans une pièce de théâtre ? Les gens ne se déplacent plus pour les joutes poétiques. Il faut donc interagir avec la génération d’aujourd’hui, son mode de vie…


Le théâtre ne doit-il pas jouer un rôle pour former la société ?

Le théâtre doit aller vers la société, savoir ce qu’elle veut pour la ramener à lui. On sait déjà que le public d’aujourd’hui aime l’image, alors on doit travailler dessus. L’important est que le public reste attaché au théâtre, après une fois acquis, on peut aller vers le classique. D’abord, il faut reconstruire le public, susciter son intérêt, puis son attachement au théâtre.


Il faut donc que le théâtre aille vers le public

Nous avons tenté cette expérience au théâtre régional  de Sidi Bel Abbes (TRSB) dirigé à l’époque par Ahmed Benaissa. Nous étions des amateurs, nous avons tenté de faire venir le public universitaire vers le théâtre. Nous avons découvert que le public des universités n’avait aucune idée du théâtre, ne connaissait même pas où se trouve le TRSB. C’était en 1995. Il est vrai qu’à cette époque, beaucoup de comédiens étaient partis, d’autres avaient peur.


Pour reconquérir le public, nous organisions des spectacles au sein de l’université en plein air. Nous avons demandé au public de rejoindre les amphithéâtres pour suivre les pièces. Les amphithéâtres étaient alors archi combles. Après, nous avons proposé aux spectateurs de venir au théâtre. L’entrée était avec billetterie. L’autre public, celui qui n’est pas de l’université, commença également à s’intéresser au théâtre puisque nous avons créé une certaine ambiance. J’ai quitté le TRSB parce que je n’étais pas d’accord avec l’idée de remonter un spectacle de Kateb Yacine alors qu’il existait des textes de jeunes plus actuels, plus expressifs de l’époque. Je sais que cela a découragé des jeunes auteurs. Le public qui venait au TRSB ne se retrouvait plus dans les spectacles qui étaient montés à l’époque, a donc décidé de ne plus venir…


Les spectacles d’Abdelkader Djeriou comme « Delali » et « Fel hit » ont pourtant  attiré le public à Sidi Bel Abbes

Oui, mais pendant la générale uniquement. Le public ne vient plus au théâtre. Il n’y a pas eu de travail pour ou sur le public. Toutes les troupes des théâtres régionaux montent des spectacles spécialement pour le FNTP, pas pour le public. Des pièces ont décroché le grand prix au FNTP, mais n’ont jamais été vues par le public de Sidi Bel Abbes. C’est grave. Pour qui faisons-nous du théâtre ? A quoi bon sert-il de faire du théâtre entre nous ? Cela n’a aucun sens. Sans aller dans le comique, il faut faire du théâtre pour public, d’abord.


Le comique apparaît comme le genre de théâtre qui attire les foules

C’est une apparence seulement. Les spectateurs restent en salle lorsqu’ils se retrouvent dans un  spectacle, sans qu’il ait du comique. La question est comment adapter un texte classique du répertoire universel au contexte algérien. C’est un problème de vision. C’est-à-dire que la vision ne doit pas rester classique comme le texte. Il y a plusieurs méthodes pour monter un spectacle. On se rapproche du public avec une vision appropriée. Tout dépend du talent du metteur en scène. Il ne faut pas penser que le public n’aime que la comédie sur scène.


Existe-t-il une crise de mise en scène ?

Le metteur en scène est le porteur du projet. Le succès du spectacle dépend de lui. Son travail commence, après le choix du texte, par le casting. Si le choix des comédiens n’est pas bon et que la vision de mise en scène n’est pas actuelle, la pièce sera ratée. Le FNTP a obligé les gens du théâtre à s’intéresser à la technique au détriment de l’artistique.

On exhibe les muscles sur scène et on oublie le fond. Certains veulent faire dans l’émerveillement, le tape-à-l’oeil pour décrocher un prix.

Mais, qu’en-est-il du public? Les spectateurs disent parfois qu’ils n’ont pas pu comprendre la pièce. L’explication est pourtant simple : il n’y avait rien dans la pièce. Ces méthodes ont dénaturé le théâtre et éloigné le public. On fait ensuite des tournées sans prendre en compte la présence du public. Et on se contente de quinze représentations. C’est insuffisant. Le rythme du spectacle commence après vingt représentations. Ils ne laissent pas le spectacle tourner. Et, tout le monde est perdant dans l’affaire, les comédiens autant que le public.


Certains plaident pour l’adaptation des romans algériens au théâtre

C’est une mode. On adapte des romans inadaptables au théâtre. Cela n’a pas de sens. On donne parfois des textes aux metteurs en scène et on leur demande d’en faire des spectacles sans que le concerné n’ait son mot à dire, ne sente ce qu’il doit faire. La majorité des textes examinés par les comités de lecture dans les théâtres n’a pas été traduite sur scène. Il n’y a pas de crise de textes, c’est, encore une fois, un problème  de vision.


Et pourquoi les metteurs en scène acceptent

En fait, tout le monde est complice dans ce système adapté depuis dix ans, les comédiens et les metteurs en scène en tête. Les dix ans d’aisance financière n’ont pas contribué au développement du théâtre, c’est pire que durant les années 1990. Les coopératives ont suivi la politique des théâtres régionaux. Elles déposent des projets au niveau du ministère de la Culture pour avoir un financement. Il faut une autre réflexion, une autre politique. Il est important de réorganiser l’action théâtrale. Ceux qui ont proposé (au ministère de la Culture) les projets du théâtre de la ville et du théâtre de l’initiative ont fonctionné avec ces méthodes dans les théâtres régionaux.  Comme si nous n’avions rien fait. Nous sommes en train d’abandonner le théâtre amateur. 


Le festival de Mostaganem est menacé de disparition…

Les amateurs restent très proches du public contrairement aux professionnels. Personne  ne pense au théâtre pour enfants, abandonné aussi. On continue de donner la préparation des spectacles pour enfants aux mauvais metteurs en scène et aux mauvais comédiens avec de faibles budgets. Qu’est-ce qu’on va offrir aux enfants ? De mauvais spectacles. Cela peut être suffisant pour eux, une fois adultes, de ne plus revenir au théâtre, gardant une image faussée du théâtre.

Le public de demain se forme aujourd’hui. Qu’est-ce qui empêche les théâtres régionaux d’assurer les spectacles dans les écoles ? Aujourd’hui, des coopératives et des associations font des pièces de théâtre dans les établissements scolaires sans aucun contrôle. Elles pensent faire de l’animation culturelle alors qu’elles détruisent le public de demain avec des spectacles inappropriés. 

LIRE AUSSI: À Constantine, la dinanderie est menacée de disparition

Article précédentJacques Berque l’Algérien
Article suivantRabia Guichi: « Un festival doit être une fête du théâtre, pas une course aux prix »

Laisser un commentaire