Tabous, traumas et silences : la page «Mon psychiatre Algérie» aide à en sortir

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La réaction la plus courante dans la société face à un problème psychologique ou psychiatrique, est le repli et le déni. Une réaction motivée par les tabous qui orbitent autour de ces maladies selon Otmane Telba Cherif, psychiatre et psychothérapeute au CHU Frantz Fanon Blida. Pour briser ces tabous et sortir les patients de leur silence, ce médecin créé la page Facebook «Mon psychiatre Algérie» pour une prise de conscience collective.

«Si on prend l’exemple le plus classique des troubles psychiques à savoir la dépression, en extrapolant les chiffres de l’organisation mondiale de la santé, il y aurait deux millions d’Algériens qui en souffrent. Mais ce n’est pas le nombre qu’on voit en consultation. D’autant que les gens ne viennent pas de leur plein gré, ils sont souvent recommandés. C’est là que j’ai compris que la société est principalement malade de son silence. À travers cette page, j’essaie de dédramatiser les maladies psychiatriques pour que les gens dépassent les préjuges et se soignent » précise Otmane Telba Cherif.

Pour ce médecin psychiatre, si on se réfère aux chiffres de l’organisation mondiale de la santé, il y aurait entre 400 et 500 mille schizophrènes en Algérie. C’est également le même nombre pour les  bipolaires et personne qui souffrent de crises d’angoisse en Algérie soit 1% de la population pour chaque pathologie.  Des chiffres énormes pour Cherif Othmane Tolba, qui estime que les maladies psychiatriques sont celles du futur.

La page Facebook «Mon psychiatre Algérie», est suivie par 13 mille abonnés. L’objectif premier de cette page est l’information juste. Pour Otmane Telba Cherif, la compréhension est avant tout thérapeutique. Il explique certaines maladies en utilisant des termes courants et un ton dédramatisant. Il informe également sur l’existence de prise en charge pour tous les troubles.

«L’interaction des internautes avec les publications révèle les idées reçues autour de certains troubles. Je prends l’exemple de la pédophilie. Beaucoup de gens ne font pas la différence entre un agresseur d’enfants et un pédophile. Un pédophile est une personne qui a des pulsions envers les enfants, et dans 70% des cas il ne passe pas à l’acte. C’est une personne qui est abstinente. Quand on passe à l’acte et on abuse de l’enfant, on devient agresseur et tous les agresseurs d’enfants ne sont pas des pédophiles » nuance Otmane Telba Cherif, qui souligne qu’une publication sur l’agression de la fillette avait suscité l’émoi des abonnés de la page, qui ne faisait pas la différence entre les deux cas.

En messagerie privée les langues se délient

«Bonjour, ne me répondez pas, je veux juste raconter mon histoire», des messages de ce genre sont envoyés à la page «Mon psychiatre Algérie». Ces voix étouffées, souvent par la honte, racontent des viols, l’inceste, attouchements et autres. Témoignages, où cris de détresse, beaucoup de victimes conservent l’anonymat. Otmane Telba Cherif explique que beaucoup de personnes vivent avec des secrets trop lourds à porter. Ils n’ont jamais pu confier ce qu’ils ont subi car ils estiment qu’ils seront rejetés par la société. Le tabou fait autant de tort aux personnes que ces problèmes.

«Nous recevons beaucoup de messages de gens qui nous racontent ce qu’ils ont vécu. Souvent on nous dit que c’est la première fois qu’ils se confient. On essaie de les mettre en confiance et les orienter vers une prise en charge psychologique ou psychiatrique» précise Otmane Telba Cherif.

De son expérience Otmane Telba Cherif, dira que parmi ces tabous qui poussent les gens à se murer dans le silence sont les problèmes liés à la sexualité, il y a un aspect de religiosité où on lie par exemple la dépression à un manque de foi, et le tabou du fou.

«Nous avons récemment reçu le témoignage très touchant d’un imam qui a fait une tentative de suicide. Il racontait qu’il a fait une dépression et n’a pas voulu consulter car il pensait que s’il renforçait sa foi ça allait rentrer dans l’ordre. Avec le temps les choses ont empiré et ça a failli lui coûter la vie. Après sa prise en charge il a repris une vie normale » rapporte Otmane Telba Cherif.

Pour Otmane Telba Cherif, dans un avenir proche nous allons parler de plusieurs centaines de millions de personnes atteintes de troubles psychiques dans le monde. C’est la maladie du futur selon lui. C’est pourquoi il estime que le travail doit se faire à tous les niveaux. La psychiatrie renvoie une image erronée à la société et pour y remédier, il est nécessaire d’en parler à outrance. C’est-à-dire dans les écoles, à travers les associations et médias. Organiser des journées de sensibilisation et d’information, pour que les gens dépassent leurs craintes et se soignent et c’est ainsi que la société guérira également, conclut Otmane Telba Cherif.

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