La France officielle et le 17 octobre 1961: Cet imprononçable mot de « massacre »

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La France officielle et le 17 octobre 1961: Cet imprononçable mot de
La France officielle et le 17 octobre 1961: Cet imprononçable mot de "massacre"
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La France officielle continue, 59 ans après des faits pleinement établis, d’éviter le mot « massacre » pour la journée du 17 octobre 1961 alors que la justice l’a validée, au moins une fois, en 1999.

Lorsque François Hollande déclarait en 2012 que la « république française reconnaît, 51 ans après, les faits » liés au 17 octobre 1961 à Paris, l’ex-président français utilisait le terme de « sanglante répression » contre « des Algériens qui manifestaient pour le droit à l’indépendance ». Ce n’est pas une simple précaution de langage. La reconnaissance par la France officielle de cette « répression » comme « massacre » reste encore un tabou. Pourtant, ce mot de « massacre » que les officiels français ne veulent pas prononcer, la justice française, l’a validé, au moins une fois, en 1999 en estimant que le mot était justifié pour les faits survenus le 17 octobre 1961.

Même si les archives restent d’un accès problématique, ce sont des documents d’archives qui ont servi de base au jugement. Cette clarification est venue 1999. Maurice Papon, préfet de police à l’origine du massacre du 17 octobre 1961 à Paris, a intenté un procès à Jean-Luc Einaudi pour diffamation. Il n’acceptait que ce militant politique qualifie, dans son livre dans son livre « La Bataille de Paris (1991), ces événements de “massacre sous les ordres de Maurice Papon”.

Ce dernier espérait ainsi gagner ce procès car les preuves n’étaient pas disponibles à ce moment-là. Jean-Luc Einaudi faisait d’ailleurs face à une interdiction d’accéder aux archives relatives à cette tragédie. Il s’agissait des archives juridiques de la préfecture de Paris, verrouillées depuis par les successeurs de Maurice Papon et ceux conservées aux Archives de Paris.

En mars de la même année, Jean-Yves Monfort, président de la 17e chambre correctionnelle de Paris, a annoncé sa décision un mois après le procès en diffamation de Maurice Papon contre Jean-Luc Einaudi. Papon a été débouté. Le tribunal a justifié sa décision. « Dès lors que l’on admet que la version officielle des événements de 1961 semble avoir été inspirée largement par la raison d’Etat ­ admissible, au demeurant, au regard de la situation de l’époque, l’extrême dureté de la répression doit appeler, de nos jours, des analyses différentes, qui n’excluent pas nécessairement l’emploi du mot « massacre » », a déclaré le juge. Raison pour laquelle, « on ne saurait faire grief à un historien, auquel on ne conteste finalement pas le sérieux et la qualité de sa recherche, d’avoir manqué de « circonspection lorsque, dans une formule conclusive (…) il qualifie rudement les faits et désigne sèchement un responsable« .

Dans le compte-rendu du journal Libération, publié le 27 mars 1999, le nom de Brigitte Lainé est cité comme témoin en faveur de Jean-Luc Einaudi. Ce jugement en faveur d’Einaudi, l’archiviste, y contribue de manière décisive. Brigitte Lainé était conservateur aux archives de Paris et de l’ancien département de la Seine en 1977. Elle a accepté de témoigner en faveur de Jean-Luc Einaudi, interdit d’accès aux archives. Son témoignage attestait de l’existence de preuves officielles du massacre. Elle a témoigné avec son collègue et ami Philippe Grand que les archives du parquet de Paris confirment la thèse de l’historien.

Sanction disciplinaire déguisée contre les témoins

Brigitte Lainé avait examiné les archives judiciaires de septembre à décembre 1961 et affirmé au procès que “103 dossiers d’instruction concernant 130 personnes ont été ouverts et que 32 dossiers pour 44 décès ont été classés sans suite”. L’archiviste a aussi cité un réquisitoire définitif du 30 octobre, “relatif à la mort de 63 Nord-Africains, dont 26 n’ont pu être identifiés, ayant probablement été délestés préalablement de leurs papiers d’identité”. Elle avait expliqué que l’amnistie de 1962, a mis un point final à toutes les instructions encore en cours.

Le témoignage de Brigitte Lainé en faveur de Jean-Luc Einaudi n’a pas été sans conséquences pour elle. Elle et son collègue Philippe Grand, ont été interdit d’exercer leur profession par le directeur des Archives de Paris, appuyé par la Ville de Paris pendant 6 ans. Ce n’est qu’en 2005 que le tribunal administratif de Paris réhabilite Brigitte Lainé, en déclarant que ses attributions lui avaient été retirées “irrégulièrement par le département de Paris” et en fustigeant ce qu’il qualifie de “sanction disciplinaire déguisée”. Brigitte Lainé décédée le 02 novembre 2018 à l’âge de 76 ans des suites d’un cancer.

La qualification de « massacre » a été maintes fois remise en cause. En 1997, un autre procès de Maurice Papon a été ouvert et le ministre de l’intérieur de l’époque, Jean-Pierre Chevènement décide d’ouvrir les archives de la préfecture de police concernant la période de la guerre d’Algérie sans attendre le délai normal de soixante ans. L’historien Jean-Paul Brunet est l’un des trois historiens autorisés à travailler sur ces archives. Il a estimé à trente, les victimes décédées, indiquant que vu le « nombre limité de morts, on ne peut en bon français parler de massacre ».

Ses déclarations ont suscité une polémique, notamment avec Jean-Luc Einaudi qu’il a qualifié d' »historien amateur », d' »hagiographe du FLN » et de « supporter de régimes répressifs ». Jean-Luc Einaudi a de son côté présenté 73 tués dont 17 sont morts le jour même, 28 antérieurement à la manifestation, 10 postérieurement et 18 à une date indéterminée.

Une tribune publiée ce samedi dans le journal Libération revient sur ce massacre commis. Les signataires rappellent que la répression qui a fait des centaines de victimes s’est poursuivie après le 17 octobre et soulignent que ces “événements tragiques font partie de notre histoire commune mais ils ont sciemment été effacés de notre mémoire collective ». Ils appellent notamment à l’ouverture des archives sur ces massacres et à ce que les “crimes du 17 octobre 1961 soient reconnus crimes d’Etat”

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