Majnoun Hiziya, un amour vrai porté par le verbe..

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La tombe de Hiziya à Sidi Khaled (Biskra) - DR

Cette année 2020 est bien étrange, elle nous aura fait vivre quelque chose d’assez singulier avec ce confinement quasi planétaire. Peu importe l’origine et la virulence de ce virus numéro 19 de la famille des Covid, il nous aura imposé bien des tourments, des morts et des remises en question…
Ce confinement me fut salutaire à plus d’un titre, arrêter de courir après des journées qui défilent sans cesse…Le temps devenu un maelström à la cadence de plus en plus rapide, avec des histoires qui se délitent, des relations qui se déchirent et une vie en lambeaux dont il faut vite ramasser les morceaux.. Avant de repartir en mode survie avec force apnées pour traverser les champs de mines de l’existence. Cet arrêt me fut salutaire, une retraite bienvenue.
J’ai eu le goût de retrouver mon enfance, mon passé, pleurer mes ruptures et rapiécer mes déchirures. Cette introspection a fait resurgir bien des ombres et surtout beaucoup de nostalgie de mon Algérie bien aimée, celle chantée par les poètes tant du châabi que des diverses musiques régionales. Je les ai réécouté aussi pour me retrouver. Et en écoutant, je me suis mise à vouloir leur écrire. A dialoguer avec ces poètes, ces chanteurs et chanteuses de mon pays de naissance…
La chanson de Hiziya m’a reconnectée avec l’amour. Un si bel amour, un trop grand amour! Un amour vécu dans le passé pas si lointain de nous, d’un homme et d’une femme.
Une histoire d’amour vraie mais trop tôt arrêtée, coupée, tranchée par la mort implacable.
Hiziya , la belle aux mouvements plein de senteurs! Celle qui a fait rêver et pleurer tant d’autres avant moi… Oui, je l’avoue, j’ai pleuré son départ et l’impossible deuil de son amant.
C’est histoire n’est pas une légende, ni un mythe, elle est vraie et son tombeau existe, du côté de Biskra…
Cette histoire est pour moi, l’une des plus belles histoires d’amour.
Bien sûr on se réfère pour le romantisme à Roméo et Juliette.
Si dans le monde, des millions de gens vont en pèlerinage à Vérone pour visiter les traces de l’amour entre Roméo et Juliette, qui se souvient que c’est juste un mythe? Une histoire inventée par un drame de Shakespeare.
Devenu universel, ce mythe d’un amour impossible, en fait, reste très lucratif pour la ville de Vérone en Italie qui vit grandement de ce tourisme ‘amoureux’. Tout est fait pour entretenir le mythe.
La ferveur des touristes est réelle et rien ne peut leur faire douter de l’existence des deux amants. Roméo et Juliette appartiennent à la fiction mais un décor a été construit de toutes pièces pour les faire exister. À commencer par le fameux balcon, créé en 1936 pour les besoins d’Hollywood. « La maison de Juliette sans balcon, cela n’a aucun sens. Alors, ils ont pris un ancien sarcophage médiéval qui se trouvait dans le château de Vérone, et ils l’ont collé sur la maison. Sauf que dans l’œuvre de Shakespeare, il n’y a jamais eu de balcon », explique Chiara Battisti, professeure en littérature, spécialiste de Shakespeare.

Une histoire vraie


Que dire de la légende de ‘Quais et Leila’, un autre mythe arabe celui qui nourrit les imaginaires collectifs d’Orient et d’Occident. Ne lui doit-on pas ‘le fou d’Elsa’ inspiré du Majnoun Leila?Louis Aragon s’est approprié dans cette oeuvre la culture et l’histoire du monde arabe et musulman, pour comprendre sa relation au monde chrétien et au monde moderne. Son poème de 1000 pages relate avec talent l’Andalousie, et la chute de Grenade dominée par les musulmans.

C’est dans Le Fou d’Elsa que Louis Aragon utilise l’expression « L’avenir de l’homme est la femme ». Devenue une célèbre maxime dans la chanson de Jean Ferrat ‘ La femme est l’avenir de l’homme.’Son titre du Fou d’Elsa est une référence à l’histoire de ‘Majnoun Leila’, Aragon transpose son histoire à Grenade, mais aussi entre les siècles, et il invoque autant autant Don Quichotte, que Fédérico Garcia, Maïmonide ou Ibn Rochd…Moi, il me semble que nous autres algériens n’avons pas donné la juste mesure ni place à ce magnifique poème qui nous raconte cette si belle histoire d’amour!

Pourtant, c’est une histoire vraie, vécue et consommée. Ce n’est pas Tristan ne pouvant pas toucher Iseult! Ce n’est pas Quaïs partant en quête de son âme, cette part féminine spirituelle en chacun….et du coup renonçant à incarner son amour dans la matière avec la belle Leila, sa cousine que des lois tribales vont lui interdire.Notre histoire d’amour de Hiziya est réelle et raconte le plus beau des amours, celui de la fidélité par delà la mort de l’être aimé-e et la tristesse, le désespoir de celui qui reste seul, amputé de sa part amoureuse…


Pourquoi ne pas valoriser cet amour vécu entre un homme et une femme? Pourquoi ne pas sensibiliser les jeunes à cet héritage amoureux propre à notre patrimoine? Pourquoi ne pas mobiliser pour enseigner ce poème dans les écoles, chanter, danser des pièces de théâtres, des films, organiser des remémorations à ce qui fut beau, inspirant dans la vie d’antan, celle de la transhumances des gens, des tribus, leurs histoires, leur sens de la liberté et avec comme ambassadeurs: une histoire d’amour?

Jeudi 25 juin 2020
Abida Allouache

Hiziya, mon amour!

Te souviens tu de ces caravanes qui s’en venaient nonchalantes
Sur les pistes brûlantes
Des étés algériens
C’était du temps de la transhumance
Il n’y a pas si longtemps, au pas lent et élégant des dromadaires
Il y avait les ArabSahra, ainsi qu’on appelait les tribus nomades
Qui descendaient en marchant de l’atlas saharien
Jusqu’aux plaines de Sétif et d’El Eulma
Tu n’étais pas encore née
Quand la belle Hiziya était amoureuse
Et qu’elle mourut soudain
Entre deux haltes à Oued tell, du côté de Biskra
Le pays des dattes
C’est à Sidi Khaled que la fille de ben el Bey,
La belle aux cils de gazelle
Fut enterrée.
Sayad son amour fut inconsolable,
Ravagé par la tristesse
Noyé de désespoir
Il pleura, hurla et cria sa douleur
Il griffa la terre, frappa la poussière et s ‘arracha le cœur,
Dévasté par la douleur,
il s’exila pour vivre loin des lieux où avait vécu son amour
Il partit pour s’isoler loin, très loin
dans le Sahara
Son ami le poète Mohammed Ben Guitoun
A chanté cet amour trop tôt disparu
Il en fit une élégie
célèbre
Reprise par Khelifi Ahmed et les plus grands interprètes algériens
Fille du vent et des nuages
Hiziya avait les yeux profonds et pétillants
Le regard fier
La démarche altière
De la reine de Saba
Ses khalkhals aux pieds faisaient vibrer le cœur de tous ses soupirants
Les beaux bracelets de ses bras jetaient des éclairs à chacun de ses mouvements.
Le parfum de ses colliers d’ambre inondaient de lumière
Chacun de ses pas
Elle avait le verbe poète
Et parlait en image, par allusions subtiles de ses lèvres mutines
Ses yeux espiègles étaient braises ardentes pour l’amour de sa vie
Elle habillait d’eau vive ses courbes rutilantes
Et habitait à l’air libre, un palais au ciel étoilé
Ah l’ivresse du sable chaud!
Juste avant les embrasements de l’aube
Dans l’or des matins frais
Ses joues au roses écarlates auraient fait pâlir celles d’Ispahan..
Comment une telle splendeur
Qui avait planté sa tente en mon âme
Peut elle partir, mourir avant moi?
Et depuis, je crie et je pleure mais personne ne m’entend
Mes yeux à sec sont devenus aveugles
Aux plaisir de la dounia, ce monde
Qui accepte la fin d’un amour aussi fort et puissant.
Non, vraiment, je ne comprends pas
Je meurs et me tue à chaque expiration
Je veux partir
Te rejoindre
Mais la mort ne veut pas de moi.
Je vais vivre solitaire,
m’en aller dans le désert
Pour ne rester qu’avec toi
Hiziya mon amour
Comme tant d’autres
Belles, soumises ou rebelles
Ton passage sur terre
Fut bref éclair
Dans les couloirs du temps
Une ligne d’eau fine
Dans le vaste océan
Mais le souvenir de ton amour
Chanté par les poètes
A bravé le temps
Il continue de faire pleurer tous les amants.
Moi Abida,
arrière petite fille kabyle et chaouïa
Je me souviens de toi
Et je rappelle ton nom, ton histoire
Pour que continue ta mémoire
Dans le souvenir de tes descendants.
Hiziya de la famille Bouakkaz du clan des Dahouaouda morte en 1878 à 23 ans.

Abida Allouache. Avril/04 juin 2020

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