Le M’zab, une fierté algérienne (Blog)

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Pendant la colonisation française, les Mozabites installés au Nord vivaient en célibataire. La distance, les moyens de communication, l’époque aussi faisaient que les femmes surtout restaient au Sud. Cette difficulté de communication avait une conséquence inattendue : en cas de conflit au sein de la communauté immigrée, il était difficile, sinon impossible d’en référer aux tribunaux ibadites. Ce qui pose un sérieux problème. La solution trouvée consiste à choisir en dehors de la communauté, pour garantir la neutralité, un individu versé dans le droit islamique pour trancher en toute justice. Mon oncle à tenu ce rôle pendant longtemps au sein de la communauté mozabite de Skikda, ce qui lui conférait un grand prestige parmi celle-ci.

Comment une communauté prétendument fermée acceptait-elle de s’en remettre à un étranger pour rendre sa justice ? Une telle communauté mérite d’être connue.

Les Mozabites sont en effet une minorité méconnue en Algérie. Mais quel algérien peut prétendre n’avoir jamais rencontré de mozabite au moins une fois dans sa vie. Vivant au Sud et travaillant au Nord, les Mozabites, commerçants dans l’âme, ont essaimé sur tout le territoire national. Commerçants, ils le sont de père en fils, avec des préférences imposées pour ainsi dire : quincaillerie, pièces détachées, tissus, épicerie. Communauté soudée et solidaire, structurée, ils ont toujours joué la carte de la modestie et du camouflage social. Pour eux et au vu de leur histoire millénaire, c’est une question de survie.

Tout commence un certain jour de l’année hégirienne 690 qui allait marquer profondément l’histoire et l’avenir de la civilisation arabo-musulmane naissante. Ce jour-là, pour mettre un terme au conflit meurtrier qui l’oppose depuis un moment à Mouawiya ibn Abu Soufiane qui conteste sa légitimité, le quatrième Calife de l’Islam Ali ibn Abu Talib accepte de se soumettre à un arbitrage, concocté par les partisans de Mouawiya. Ce jour-là, la jeune communauté des croyants va connaître sa première scission politique.

Un groupe de partisans de Ali contestent l’idée même d’arbitrage, qu’ ils considèrent entre autre comme un signe de faiblesse du Calife. Ils font sécession en quittant le camp de Ali. D’où leur premier nom : les Kharidjites, mot à mot ceux qui sont sortis. Légalistes conscients de la justesse de leur position , ils vont être traqués et pourchassés pendant des siècles. Une partie d’entre eux termine sa course au Maghreb, en Algérie particulièrement : c’est la branche pacifique du Kharidjisme réputé violent. D’ailleurs, nos Mozabites ibadites ne revendiquent pas cette parenté, synonyme de violence pendant des siècles.

La puissance arabe naissante connaît des luttes de pouvoir entre les clans mecquois, souvent convertis de la dernière heure après avoir été vigoureusement hostiles à la nouvelle religion, contrairement aux laissés-pour- compte du bas de l’échelle tribale et soutien inconditionnel du Prophète durant son apostolat.

Les Kharidjites rejettent toute préséance de quelque nature que ce soit et professent l’égalité entre les croyants.

La première escale aura lieu à Tihert (Tiaret) et donnera naissance au royaume du même nom. La première dynastie est fondée par Abderrahmane ibn Rostom. Nous sommes en 762. L’Etat ou l’Imamat

rostemide va durer jusqu’en 909 lorsque , affaibli par des conflits internes, il sera détruit par les chiites Fatimides. Les survivants choisiront alors de se réfugier au Sud, dans la vallée du M’zab.

Cette deuxième et dernière escale aura lieu en plein désert, inhôspitalier mais sûr. Après une première installation à Sedrata, c’est finalement à Ghardaïa que sera édifiée la première cité totalement régit par la pensée ibadite.

La pensée ibadite est née juste après la scission kharidjite. L’ibadisme est dès sa naissance marqué par la recherche du compromis, de la consultation et de la collégialité dans l’exercice du pouvoir, en réaction contre l’intransigeance aussi bien des kharidjites que de l’orthodoxie qoreichite. C’est la première expression « démocratique » éclose au sein de l’Islam.

Modérée, tolérante, non violente, la branche ibadite du kharidjisme va se maintenir pendant des siècles, régie par des lois ancestrales et une règle de vie très stricte.

Mouvement purement arabe à l’origine, il finit essentiellement berbère dans les confins du désert. Cela ne change évidemment rien à la donne. Il apporte une couleur supplémentaire à l’histoire de l’Algérie, si riche, si diverse, mais pas ou mal enseignée, peu comprise, souvent manipulée effrontément par un pouvoir indigent et ostracisant.

De nos jours, dans l’évocation du M’zab, l’aspect touristique l’emporte sur toute autre considération. Mais dans ces contrées, l’histoire s’invite partout. Le site de ce que l’on appelle la pentapole, c’est-à-dire les cinq cités ibadites , regroupe la communauté depuis la construction de la première ville en 1010, El-Atteuf, où se trouve la belle mosquée de Sidi Brahim. Puis ont été construites successivement Bounoura (La lumineuse), Beni-Izguen (ابني وسكن selon certains ), Melika (la royale) et enfin la plus grande et la plus connue , Ghardaïa, construite par Sidi-Bou-Gdemma et la légendaire Daya, que l’honorable cheikh trouva dans une caverne et épousa. Ce qui a donné Ghar Daya, la grotte de Daya. Histoire agréable pour le mythe mais sans fondement pour l’étymologie.

A la rigueur de la pensée, du climat, des mœurs , l’architecture offre l’écrin adéquat. Tout s’emboite dans une harmonie quasi cosmique. Le Sahara est le meilleur des remparts pour ces ascètes de l’Islam qui n’en finissaient pas d’être pourchassés. Démocrates avant l’heure, ils deviennent les empêcheurs de tourner en rond de tous les sultans.

Au 20ème siècle, l’influence du mode de vie des Mozabites s’est exercée sur le plus célèbre des architectes. En effet, Le Corbusier, puisque c’est de lui qu’il s’agit, a été littéralement subjugué par la Pentapole et son architecture. D’ailleurs, il s’est beaucoup inspiré de la belle et minimaliste mosquée de Sidi Brahim lors de la réalisation de sa célèbre chapelle de Ronchamp.

D’autres architectes non moins célèbre sont venus puiser aux sources du M’zab, comme André Ravéreau qui obtiendra la classification de Ghardaïa au Patrimoine mondial de l’Unesco et qui a si bien défini la magie du M’zab : « Le M’zab, c’est prestigieux sans intention de prestige. »

Dans son ouvrage Le M’zab, une leçon d’architecture, il écrira : « Ce qui frappe l’observateur, ici, c’est l’unité générale de caractère. Il n’y a pas deux gestes, que l’on construise le barrage, la mosquée, la maison…Les bâtisseurs ont réduit et épuré toutes les raisons d’influence ou de prestige et choisi des solutions égalitaires – pas de palais au M’zab-, ils se sont trouvés confrontés aux seuls problèmes de défense et d’environnement. »

Hassan Fathy, le grand architecte égyptien, écrira lui aussi : « L’équilibre de la société du M’zab s’exprime dans son architecture : l’unité, l’égalité sociale, religieuse. »

Cette recherche de l’équilibre entre l’homme et son environnement naturel, pour quelque raison que ce soit, façonne par interaction entre l’un et l’autre, le caractère des individus, la façon de penser et de vivre bien sûr.

La tradition ibadite, qui tire sa substance du texte coranique même, pose dès le départ, les règles politiques intangibles qui doivent régir la communauté musulmane. Ainsi, le pouvoir tant recherché par les individus ne doit en aucune façon être brigué ou revendiqué. Il est une contrainte et une charge au sens propre du terme puisque cette responsabilité est écrasante.

Le pouvoir est remis par la communauté à celui qui possède les meilleures compétences pour l’exercer, sans tenir compte de sa richesse éventuelle ou de ses origines. D’ailleurs, riche ou pas, l’impétrant doit impérativement être intègre. En dernier lieu, le choix définitif est soumis à consultation et n’est pas imposé : il est exprimé démocratiquement. Ainsi se résume la philosophie politique des Ibadites. Débarrassée des scories violentes charriées pendant des siècles par le kharidjisme, l’ibadisme que symbolise le Sultanat d’Oman est un exemple du vivre ensemble en milieu musulman.

Depuis quelques années, malheureusement, le M’zab fait épisodiquement la une de l’actualité, après avoir été pendant quelques siècles, un havre de paix pour une population laborieuse et piétiste. Encore une fois, à des siècles d’intervalles, ils sont contestés dans leur pratique de la foi et ce, par des tribus arabophones (qualificatif sans aucune portée ethnique, religieuse ou autre) et prétendument sunnite.

Mais la division est une constante de la pensée politique du système algérien et une arme redoutable. Sinon, pourquoi aller jeter le trouble au sein d’une communauté réputée tolérante et qui n’aspire depuis cinq siècles qu’ à vivre en paix dans l’harmonie ? L’Algérie a hérité de la branche pacifiste du kharidjisme violent et l’idée qu’on puisse les y rattacher révulse nos concitoyens mozabites.

Le régime trouve aisément ou laisse faire des prédicateurs de malheur, prêts à réveiller des conflits aussi vieux qu’anachroniques, sans aucuns fondements religieux ou autres.

On entend souvent parler de la chance pour l’Islam de ne pas avoir d’église comme les catholiques pour régir le culte. C’est vrai d’une certaine manière. Mais cela ne nous empêche pas d’avoir une multitude de papes qui émettent chaque jour des bulles (papales), de la plus farfelue à la plus dangereuse.

Aujourd’hui, avec le souffle unitaire du Hirak, le M’zab est dans le cœur des Algériens. Le martyr de Kamel-Eddine Fekhar, militant des droits de l’homme, a symbolisé cette union indéfectible du M’zab avec l’Algérie. Le passé et le présent se sont réconciliés. Est-ce une simple coïncidence : Kassaman, l’hymne national de l’Algérie, est un don du M’zab. Le M’zab est une fierté algérienne.

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2 Commentaires

  1. Excellent rappel sur cette région qui m’est très chère. N’étant pas natif du m’zab et l’ayant découvert un peu tardivement grâce à de merveilleux amis mozabites, je suis jusqu’à présent éblouie par l’architecture de la pentapole .
    La région mérite vraiment d’être connue et sa population respectée

  2. Petite erreur d’après moi. La bataille de Siffin où ali a proposé l’arbitrage date de 657 et c’est à ce moment là que les kharidjites ont quittés Ali

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