Hamida Aït El Hadj: « Je suis contre le fait qu’on fasse de la femme un objet sexuel sur scène »

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Hamida Aït El Hadj:
Hamida Aït El Hadj: "Je suis contre le fait qu'on fasse de la femme un objet sexuel sur scène"

Hamida Aït El Hadj est metteur en scène, dramaturge et comédienne. Elle est distribuée dans le prochain long métrage de Merzak Allouache. Elle est également enseignante à l’Institut des métiers des arts de spectacle et de l’audiovisuel (ISMAS) de Bordj El Kiffan à Alger.

24H Algérie : Vous avez pris part au 9e Printemps théâtral de Constantine, qui a repris après quatre ans de rupture (fin mars 2021). Comment voyez-vous cette reprise ?

Hamida Aït El Hadj: Je suis d’abord ravie que le Printemps théâtral de Constantine s’est réveillé et que des artistes tels que Hakim Dekkar et Karim Boudechiche se soient sentis obligés, en dehors de tous les financements du ministère de la Culture, d’organiser une manifestation avec le soutien des autorités locales et des sponsors. Ils ont fait un travail fabuleux malgré la pandémie de Covid-19.

C’est une renaissance.  Je souhaite que pendant le Ramadhan, le théâtre revivra aussi. Il est important de renouer avec la cité, les artistes et les festivités.

Vous suivez régulièrement les nouvelles productions théâtrales en Algérie. Le théâtre algérien est-il en train d’avancer, de régresser ou de stagner ?

Je cite un exemple : J’ai apprécié la mise en scène sobre d’Ahmed Benaïssa dans la pièce « Le foehn » (une production du théâtre régional de Tizi Ouzou) et j’ai noté le sérieux des comédiens dans le jeu. Ils ont donné le maximum d’eux même, parlaient de sens, ne s’exhibaient pas.

Les gens sont restés dans la salle pour suivre le spectacle ici à Constantine. Ils étaient tenus par autre chose que la langue (la pièce est en tamazight). Le langage théâtral a happé les gens. Il y a avait de la poésie dans les dialogues. Et nous étions dans le théâtre tout court, ni classique ni contemporain ni happening.

La pièce est une adaptation de l’œuvre de Mouloud Mammeri « Le foehn ou la preuve par neuf »

Remettre au goût du jour Mouloud Mammeri, évoquer la Révolution et rappeler aux jeunes le sacrifice des hommes pour l’indépendance de l’Algérie sont importants. On a tendance à l’oublier aujourd’hui. Nos jeunes ont le droit de pouvoir créer et travailler dans leur pays. Je dois dire qu’il n’y a pas de culture sans politique.

En Algérie,  les meilleurs auteurs de théâtre ont toujours sous-entendu leurs œuvres de politique. Il y a un engagement d’un côté ou de l’autre.

Vous critiquez souvent « l’exhibition corporelle » sur scène. Pourquoi ?

Facebook et les autres réseaux sociaux ont dépassé tout le monde en matière d’exhibition corporelle et d’exposition de beauté tant féminine que masculine. Pas la peine d’en rajouter sur scène. On vient au théâtre pour voir autre chose. Nous n’avons pas besoin de voir du porno sur scène !

Vous pensez qu’il existe une indécence sur scène ?

Il y a de la vulgarité et une absence de pudeur. Absence de ce qui est élégance de l’âme. Je suis contre le fait qu’on fasse de la femme un objet sexuel sur scène. En le disant, je vais peut-être paraître vieux jeu mais je n’ai aucun complexe. Je suis bien autant dans ma tête que dans mon corps.

Vous avez critiqué le prix accordé à Ali Djebara  pour la meilleure mise en scène de la pièce « Skoura » (une production du Théâtre régional de Souk-Ahras) lors du 14e Festival national du théâtre professionnel d’Alger (FNTP) en mars 2021. Pourquoi ?

Il y a tout sauf la mise en scène dans cette pièce. Et je ne cite pas le nom. Je parle d’un spectacle sans mise en scène. Rien ne m’a plu dans cette pièce. Faut déjà dire qu’est-ce qui peut me plaire. Le thème lui-même est gênant (la pièce est une adaptation du roman « Al Malika »,la reine, d’Amin Zaoui). Il y a avait du racisme latent sur scène (à l’égard des chinois). Il faut aller voir les pièces de théâtre produites en Chine pour comprendre pourquoi il faut respecter les chinois.

Je ne prétends pas détenir la vérité, je vis dans le doute. J’enseigne cela à mes étudiants en soulignant que le doute est la base de toute création. Chacun a sa vérité, la défend à sa manière. Mais, il y a la vérité de base : le respect de l’autre, l’amour du prochain. Dans l’art, il faut travailler avec abnégation, ne pas tomber dans le dilettantisme.

La pièce évoque peut être « la crise » d’hommes en Algérie

Oui, nous avons une crise d’hommes en Algérie. Des jeunes quittent le pays à travers la harga, d’autres sont morts et d’autres encore refusent de se marier faute de logements (dans le roman d’Amin Zaoui une femme divorce de son mari algérien pour se lier à un chinois)…

J’aime la littérature de Mouloud Mammeri, Kateb Yacine et Yasmina Khadra. Yasmina Khadra est un grand écrivain, prolifique comme Balzac. Il touche dans ses écrits à l’algérianité, au local, mais aussi à l’universel. C’est l’auteur le plus mis en scène et le plus adapté au grand écran. Et, il est attaqué. Je me demande pourquoi.

En Algérie, Yasmina Khadra a été adapté aux planches qu’une seule fois avec le roman « L’attentat » (par Mourad Senouci) en 2009

Cette pièce a été critiquée d’une manière virulente alors que le spectacle était bon (la pièce produite par le Théâtre régional d’Oran a pris le titre « Es-Sadma, mise en scène par Ahmed Khoudi). J’étais l’une des rares à défendre ce travail. Je m’interroge pourquoi le feuilleton sur l’inspecteur Llobe (d’après l’œuvre de Yasmina Khadra), réalisé par Bachir Derrais, n’a pas été diffusé à la télévision. J’ai eu la possibilité d’assister à des tournages…

Le débat sur l’adaptation des romans au théâtre revient en force. Qu’en pensez-vous?

Il y a eu certaines réussites dans ces adaptations comme « Le fleuve détourné » de Rachid Mimouni. J’ai adapté le roman « Les martyrs reviennent cette semaine » de Tahar Ouettar pour la pièce « Radjiine Radjiine » (nous revenons). Je n’ai pas lu le roman parce que j’en voulais à Tahar Ouettar après ses propos sur les auteurs francophones (durant les années 1990).

Quand j’ai lu le roman, j’ai découvert un auteur d’une grande valeur qui a mis le doigt sur la plaie de ce qui se passait en Algérie, avait dénoncé les actes de la « Issaba » déjà en 1986. Nous devons être fiers d’avoir un Tahar Ouettar comme écrivain. Dans mon adaptation, j’ai fait en sorte que le personnage de Abed soit recherché par la « issaba » pour le tuer car il risquait de dire des choses dangereuses…

J’ai appelé la fille de Tahar Ouettar avant l’adaptation et elle a soutenu le projet. Elle a ajouté que son père n’était pas d’accord avec l’adaptation faite par M’hamed Benguettaf. Dans l’adaptation d’un texte, il faut aller vers le noyau, mettre en exergue les idées novatrices de l’auteur. J’ai réadapté la pièce « Fatma » de Benguettaf dans laquelle je disais qu’en Algérie la femme n’est pas victime de l’homme, mais des lois adoptées par l’Etat. Cela n’avait pas plu.

Nous avons vu au FNTP et au Printemps théâtral de Constantine deux pièces qui font le réquisitoire contre l’homme : « Skoura » d’Ali Djebara et « Aramel » de Chahinez Neghouache (produite par le Théâtre régional de Constantine).

C’est une vengeance. Mon fils, mon frère, mon père, mon mari sont des hommes. Je leur rends hommage. Je ne suis pas contre les hommes, mais contre le fait que l’Etat permette une violence contre les femmes et contre les enfants. On s’est trompé de colère. Je travaille avec les hommes, je ne les attaque pas. Ce sont mes amis et mes camarades au théâtre.

Pour moi, ces attaques contre les hommes relèvent d’un faux débat au théâtre. Le théâtre doit aborder les vrais problèmes, comme la pauvreté des gens, au lieu de s’intéresser à l’histoire d’une algérienne qui tombe amoureuse d’un chinois ! Qu’on arrête avec cela.

Vous pensez que le théâtre est en train de passer à côté des sujets qui peuvent intéresser la société ?

Tous les sujets sont bons. C’est la manière de les traiter qui diffère. Comment toucher le public, c’est cela le plus important. Quand Amin Zaoui évoque le chinois (dans son roman « Al Malika »), j’ai l’impression qu’il décrit un homme de classe basse. Cela a été reproduit dans la pièce « Skoura ».

Certains pensent que le public a déserté les salles de théâtre. Et nous avons bien constaté que les dernières pièces d’Ahmed Rezzak ont attiré les spectateurs vers les salles.  Comment expliquer cela?

Personnellement, je n’ai pas aimé la pièce « Torchaka », mais , c’est vrai, le public était bien là. Les revendications de ce public étaient sur scène. Le metteur en scène a repris certaines demandes du hirak. Demandes ignorées par la télévision publique. Ma fille de 19 ans a été subjuguée par la pièce « Torchaka ». Il ne faut pas fermer la porte à ce type de théâtre.

Justement, comment peut s’appeler ce genre de théâtre ?

En Russie, on l’appelle « le théâtre publiciste », c’est-à-dire le théâtre politique. Un théâtre qui doit exister. Je dis bravo à Ahmed Rezzak qui a fait ses études à l’ISMAS de Bordj El Kiffan (Alger). Il s’est cultivé, lancé dans la mise en scène à défaut de metteurs en scène. Et, il a raison puisque le terrain est vide. Son existence est importante dans le champ théâtral algérien. J’ai également apprécié aussi le spectacle de Rabie Guichi, « El manb’aa » (la source).

On oublie souvent le côté spectacle-divertissement dans les pièces produites ces dernières années. La narration est dominante au détriment de l’action.

C’est vrai, on s’ennuie. Dès qu’il y a ennui, il n’y a plus de théâtre. Si au bout d’un quart d’heure, j’ai mal à la tête, je sors de la salle. Bernard Shaw (dramaturge irlandais) s’est mis à écrire des pièces de théâtre parce qu’il s’ennuyait. Dans la pièce « El Manb’aa », par contre, le spectateur est pris dans un tourbillon. Dernièrement, j’ai quitté la salle lors de la présentation de la pièce « Baccalauréat » de Azzeddine Abar. Je n’ai pas été accrochée par la représentation.

Des metteurs en scène évoquent « la liberté » de création, ce qui sous-entend que l’avis du public importe peu. Qu’en penseHamida Aït El Hadj ?

On travaille d’abord pour le public, pour un spectacle ici et maintenant. A la différence de l’artiste peintre ou du cinéaste, le metteur en scène du théâtre est face à un public vivant (…) Dans les années 1990, je me suis engagée, à travers un spectacle monté en France (« Un couteau dans le soleil », produit en 1994 à partir d’une composition de textes dont ceux de Tahar Djaout et Youcef Sebti), pour dénoncer la politique de « qui tue qui » et évoquer l’assassinat des artistes et des intellectuels en Algérie par des terroristes.

Personnellement, je ne peux pas dissocier vie sociale, vie de la cité et théâtre de ce qui se passe à un niveau politique. D’une manière artistique, Kateb Yacine le faisait.

Durant le Printemps théâtral de Constantine, un débat a abordé la question taboue du plagiat dans le théâtre algérien. Le plagiat existe-t-il ?

Oui, et c’est tellement courant. Il y a un peu de pudeur, on n’ose pas citer des noms. Si on désigne un metteur en scène, il dira qu’on a parlé par jalousie. Ce qui est sûr est que plusieurs textes que j’ai vu sur scène ont été plagiés. Je cite la pièce « Babor Ghrak » (de Slimane Benaïssa). Le véritable auteur Slawomir Mrozek.

Jusqu’à quand faut-il garder le silence?

J’en ai marre d’être seule à parler. Que les autres parlent ! Je dénonce le plagiat que lorsque le l’auteur est connu. J’ignore ceux qui n’ont aucun lien avec la création théâtrale et qui verse dans le plagiat. Viendra le jour où tout le monde sera démasqué. Cela dit, il faut noter que toute adaptation n’est pas nécessairement « un vol ».

On peut adapter un roman ou une pièce de théâtre. J’ai monté la pièce « El Ghanima » (le buttin) sur le phénomène de viol des jeunes filles par les terroristes, présentée en Algérie. Et j’ai réadapté la même pièce pour la France, car le public est différent (la pièce a été primée en Grande-Bretagne). Il faut parfois tenir compte des spécificités par régions et de la mythologie dans la création théâtrale. La mythologie du bassin méditerranéen est partagée par les pays des deux rives.

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