Assia Dib sur la nouvelle édition de « Tlemcen ou les lieux de l’écriture »: l’œil affuté de l’écrivain

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Mohamed Dib le romancier est une icône de la littérature algérienne qui n'est pas à présenter. Mais saviez vous que cet immense écrivain est, peut-être, le premier photographe Algérien?

Mohamed Dib le romancier est une icône de la littérature algérienne qui n’est pas à présenter. Mais saviez vous que cet immense écrivain est, peut-être, le premier photographe Algérien? Pour marquer le centenaire de la naissance de l’auteur de  » La grande Maison », les éditions Barzakh ont réédité l’ouvrage « Tlemcen ou les lieux de l’écriture » pour faire découvrir aux Algériens cette facette, assez largement inconnue, de l’écrivain.

Ces photos de Mohamed Dib, qui ont précédé ce qui devait constituer par la suite les « lieux d’écriture » de l’écrivain, révèlent son extrême sensibilité « visuelle ». Sa fille, Assia Dib, a participé activement à cette nouvelle vie de l’ouvrage.

Dans cet entretien à 24H Algérie Elle parle de la première édition, de l’importance de cette seconde et surtout révèle un Mohamed Dib dont on ignorait beaucoup de facettes.

24H Algérie: Cette réédition de photos de Mohamed Dib expurgée de celles de Bordas qui figuraient dans la première édition, souligne quelque chose de plus intime. Comment ce livre a été perçu par la famille ?

Assia Dib: Ce projet de réédition du livre Tlemcen ou les lieux de l’écriture, s’est fait en concertation avec la famille. En ce qui concerne les photos de Philippe Bordas, il y avait deux points de vue : celui de l’éditeur, qui désirait rééditer le livre uniquement avec les photos de mon père, pour mettre l’accent sur l’écrivain et son regard, et notre point de vue, qui consistait à respecter avant tout le projet d’origine voulu par mon père.

Selma Hellal a donc contacté Philippe Bordas. Mais il s’est avéré compliqué et coûteux pour celui-ci de ressortir ses pellicules, sachant que toutes les photos d’origine du livre, les siennes comme celles de mon père, provenaient de négatifs argentiques, et qu’il fallait de ce fait les numériser en haute définition pour l’impression. M. Bordas a donc conseillé lui-même de republier le livre uniquement avec les photos de mon père en y ajoutant des photos inédites tirées du fonds de 1946 (seules 36 photos avaient été publiées). 

Cette nouvelle version a quelque chose de plus intime, en effet, car uniquement centrée sur les photos et les textes de mon père. Cela change le projet d’origine, basé d’abord sur les photos que M. Bordas avait prises à Tlemcen sur les indications de mon père. Il avait ensuite rajouté les photos de Dib lorsqu’il les avait découvertes. 

Mais dès la première édition de 1994 par la Revue Noire, les images de l’écrivain photographiant son peuple ont marqué le monde de la photographie, si bien qu’elles ont été exposées par la suite dans plusieurs lieux prestigieux : le Metropolitan Museum de New York en 1996, les Rencontres photographiques de Bamako en 1994 et 2003, et au MuCEM de Marseille en 2016. Le regard de l’écrivain sur les lieux de sa jeunesse, des lieux qui sont restés présents dans toute son œuvre, nommés ou non, et reconnaissables par tout tlemcénien. 

Tlemcen photographiée par Mohamed Dib. Était-ce l’écrivain qui révélait, inconsciemment, des images, des décors de la majorité de ses premiers romans avant même que les textes ne trouvent leur chemin à son esprit ?

À l’époque où ces photos ont été prises, en 1946, mon père avait commencé à écrire, sous forme de nouvelles, une masse de textes qui allaient ensuite lui servir à composer ses premiers romans et recueils de nouvelles. Les prises de vue et le travail d’écriture se sont donc plutôt faits conjointement, et on peut donc penser en effet que ce sont les mêmes personnages et les mêmes lieux, ceux qui lui tenaient à cœur et qui l’inspiraient, que l’on retrouve sur les photos et dans les livres. 

Ces photos semblent être les premières sinon les seules de leur genre. Avec du recul, ces photos de Dib prises en 1946 ne sont-elles pas témoins de leur temps? L’inédit regard de « l’indigène » sur ses semblables ?

Il faut préciser tout d’abord que cette série de photos faites par mon père constitue un ensemble qui est resté unique dans le temps car il ne possédait pas d’appareil photo étant jeune. C’est avec un appareil prêté par un ami photographe qu’il a pu réaliser ces clichés. 

Il faut noter également qu’à la même période, mon père s’est aussi essayé à la peinture, une autre de ses passions. C’est donc avec un œil d’artiste qu’il a réalisé ces clichés. Il a lui-même dit dans l’un de ses livres à propos de ses photos : « Ce qui est sûr c’est que je suis un visuel, un œil. Cela apparaît dans mes écrits, poèmes, romans, nouvelles, qui se caractérisent, entre autres, par l’acuité de la vision dans la description des personnages et des lieux. » (« L’œil en proie aux images », L’Arbre à dires 1998)

Ces photographies, qui n’auraient peut-être pas rencontré leur public dans les années où elles ont été réalisées parce que pas assez « exotiques » selon la vision de l’époque, frappent maintenant, non seulement par leur qualité, mais aussi par le regard que Dib a porté sur les êtres et les lieux, et sur la façon dont il est parvenu à en créer une approche imaginative pour composer à travers son objectif des espaces et des scènes emplis de poésie. C’est ce qui a fait dire à Mme Zahia Rahmani, commissaire de l’exposition du MuCEM (voir plus haut), que Mohammed Dib, photographiant son peuple, s’imposait comme le premier photographe algérien.

Quelle importance revêt cette œuvre revisitée?

Le livre était épuisé depuis de nombreuses années. Cette réédition est donc une heureuse initiative de Selma Hellal et des éditions Barzakh, conçue de plus en co-édition avec Images Plurielles, dont le directeur, Abed Abidat, est établi à Marseille.

« Tlemcen ou les lieux de l’écriture » est un livre à part dans l’œuvre de Mohammed Dib et si les photos qui le composent sont saisissantes, on ne peut les dissocier des très beaux textes qui les accompagnent. Des textes sensibles sur les premiers lieux de l’écriture, mais aussi sur le désir d’écrire :

«En me mettant devant la meïda qui me servait de table de travail dans mon patio protégé par la fraîcheur des azulejos contre l’incandescent triomphe du jour, je n’avais guère conscience alors que je commençais une migration, m’embarquais pour un voyage qui, sans me faire quitter ma terre encore, allait me conduire en terre inconnue et, dans cette terre, de découverte en découverte, et que, plus je pousserais de l’avant, plus j’aborderais de nouvelles contrées, plus je ferais, en même temps mais sans m’en douter, route vers moi-même. Les voies de l’écriture.» (« Les voies de l’écriture » p. 65)

Vous avez ajouté des images inédites à l’édition augmentée publiée par Barzakh en ce centenaire de Dib. Quels messages portaient-elles que ne disaient déjà celles choisies par votre défunt père ? 

En ajoutant des photos inédites, nous nous sommes d’abord fiés à l’avis d’un photographe de renom comme Philippe Bordas, qui jugeait que toutes les photos du fonds de 1946 étaient dignes d’être publiées. 

Nous avons donc sélectionné, mon frère et moi, des photos, parmi les paysages ou les portraits, qui ne constituaient pas de redites par rapport aux photos d’origine. Cela permet aux lecteurs d’avoir une vision plus complète de ce bel ensemble photographique, que les Algériens peuvent enfin découvrir grâce cette édition.

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