Printemps théâtral de Constantine : des professionnels dénoncent le plagiat

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Le plagiat est un phénomène qui existe dans le théâtre algérien depuis plusieurs années. Des professionnels l'ont évoqué lors d'un débat sur
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Le plagiat est un phénomène qui existe dans le théâtre algérien depuis plusieurs années. Des professionnels l’ont évoqué lors d’un débat sur « Le texte et l’intertextualité dans la mise en scène théâtrale ».


Ce débat autour du plagiat et de l’adaptation a été organisé au Théâtre régional Mohamed Tahar Fergani à Constantine à la faveur du Printemps théâtral. « Lorsqu’on dépasse l’inspiration dans l’intertextualité, on tombe dans le plagiat. Il y a beaucoup de textes qui sont comme cela pour des auteurs connus en Algérie. Ils n’ont jamais cité leur source d’inspiration », a déclaré le critique et enseignant Habib Boukhelifa. Il a cité l’exemple du dramaturge polognais Sławomir Mrożek qui aurait été plagié en Algérie dans des pièces produites dans les années 1970/1980/1990. « Ils n’ont jamais écrit dans les affiches de leurs spectacles le nom de Mrozek et sont devenus des repères en matière théâtrale en Algérie. C’est une déviation dangereuse », a-t-il soutenu.


Plagiat et… « création de mythes »

« Reprendre un texte dans une pièce sans évoquer l’auteur est plus qu’un plagiat, c’est un crime intellectuel. C’est l’assassinat de l’autre », a repris, pour sa part, Mohamed Tayeb Dehimi, metteur en scène. Il a confié avoir dévoilé des cas de plagiat par le passé sans être repris par la presse. « On crée des mythes dans ce pays et on dresse des stèles pour les imbéciles. Ils sont devenus des leaders alors qu’ils ne font que voler les textes. Ils changent les auteurs et mettent leurs noms, c’est grave », a-t-il dénoncé.  


Le critique et journaliste Allaoua Djeroua Wahbi a estimé, lors du débat, que l’intertextualité est une autre formule pour désigner « le pillage intellectuel » qui peut paraître dans la mise en scène. « Le pillage ne peut intervenir que lorsque le metteur en scène, qui manque de culture théâtral, adapte un texte en détériorant sa qualité », a souligné la metteure en scène et enseignante Hamid Aït Hadj. Elle a invité les jeunes intéressés par la mise en scène théâtrale à s’armer de lectures intenses avant de passer à l’adaptation des textes.


Confusion autour des concepts

Le metteur en scène Rabie Guichi a estimé que l’intertextualité dans « le texte imagé » (théâtre muet) relève souvent du « plagiat. « Sans donner de détails et sans entrer dans la polémique », a-t-il dit. « Il y a des auteurs de textes dramatiques qui ne sont jamais entrés dans un théâtre », a appuyé l’écrivain Mohamed Zetili, ancien directeur du Théâtre régional de Constantine (TRC)


Habib Boukhelifa a rappelé que l’intertextualité littéraire est apparue durant les années 1960 comme conséquence des changements sociaux en Europe, après la Deuxième grande guerre. « L’intertextualité est de transformer un texte pour en faire un autre ou d’introduire des modifications à l’intérieur du même texte. Il s’agit de changer un roman, une poésie ou un scénario d’une forme à une autre », a-t-il précisé.


L’intertextualité est passée au théâtre durant les années 1970. Selon lui, il existe une confusion à propos des concepts dans la région arabe et en Algérie. « Nous devons clarifier les concepts avant de passer à la pratique théâtrale », a-t-il insisté.


« L’adaptation peut être dangereuse »

D’après lui, le concept d’adaptation est par exemple galvaudé. « On se retrouve avec des spectacles faibles, mis en scène à partir de textes adaptés. Mais, il y a des exceptions comme « El Guerrab ou Salhine » de Ould Abderrahmane Kaki », a-t-il indiqué.
La pièce « El Guerrab Ou Salhine », produite par le Théâtre national algérien (TNA) en 1966, est inspirée  de « La Bonne âme de Sé Tchouan » de Bertholt Brecht.

Selon Allaoua Djeroua Wahbi, Ould Abderrahmane Kaki n’a pas cité le nom de Brecht dans la première affiche de la pièce. « J’ai écrit un article dans Ech-Châab à l’époque pour dénoncer cela. Une rectification a été faite après », a-t-il confié. Cette déclaration a été critiquée par un intervenant au débat.


« En Algérie, nous avons une grande difficulté sur la façon de mettre en valeur un texte lors de la mise en scène. Difficulté de passer du  niveau littéraire à l’acte artistique. Le metteur en scène doit maîtriser certaines règles dont la différence entre la comédie, la tragédie, la tragi-comédie et la satire. La connaissance du texte est importante autant que la pensée théâtrale et les grandes écoles du théâtre », a expliqué Habib Boukhelifa.


La traduction d’un texte est, d’après lui, plus simple que l’adaptation. « L’adaptation peut être dangereuse dans le sens où elle peut diffuser des valeurs fausses dans l’écriture dramatique », a-t-il relevé critiquant certaines « adaptations » algériennes des œuvres du russe Anton Tchekhov. « Certaines ne connaissent ni la culture ni la littérature russes et se sont permis d’adapter Tchekhov au théâtre algérien dans un contexte culturel différent », a-t-il noté.


« Pas de théâtre sans texte »

 L’autorité religieuse est, selon lui, le principal obstacle devant le développement de l’acte culturel dans la région arabe, hormis le Liban, la Syrie, l’Irak et l’Egypte. « Le théâtre est une liberté, une position, une pensée et une esthétique. Ces quatre éléments doivent être réunis dans un spectacle pour intéresser le spectateur. Il est impossible de dépasser le texte. Le texte doit être présent dans la conception d’un spectacle, à l’écrit ou dans l’esprit. Pas de théâtre sans texte », a souligné Habib Boukhelifa rappelant que toutes les civilisations ont commencé par la lettre, le mot et l’écriture.


Il a cité en exemple le « Ikra » (lis) du Coran,  rappelé que la mise en scène est une seconde écriture : « Le metteur en scène sérieux commence par bien choisir le texte à traduire en spectacle. Je ne peux pas imaginer qu’un metteur en scène ne lise pas ».


« Le temps de l’écriture est différent de celui de la mise en scène »

« Le temps de l’écriture est différent de celui de la mise en scène. Il y a parfois l’écriture à deux mains lorsque le metteur en scène et l’auteur se rencontrent pour concevoir un spectacle. Le texte passe à la scène lorsqu’il est choisi par le metteur en scène, selon ses penchants politiques, philosophiques ou dogmatiques », a relevé Mohamed Tayeb Dehimi  précisant que les textes ne sont pas tous destinés à être adaptés aux planches.

Le metteur en scène fait, selon lui, sortir le texte de « la sphère privée » à « la sphère publique » en l’adaptant pour un spectacle vivant. Le texte devient alors un bien culturel qui circule (cela concerne les textes dramatiques non publiés).


Citant son expérience avec Abdelmalek Bouguermouh dans « Rjal ya hlalef » et « Hzam el ghoula », Omar Fetmouche a parlé de « confrontation » entre « le texte de l’auteur » et celui du metteur en scène. « Il faut des concessions des deux côtés. Il y a des metteurs en scène qui travaillent sur plusieurs textes ou romans pour construire un spectacle. Certains évoquent la partition textuelle au lieu de texte », a-t-il dit.


Éliminer « le je » de l’auteur…


Dans un autre chapitre, Mohamed Tayeb Dehimi a évoqué « la dictature » de l’auteur, du metteur en scène et du premier rôle. « A un moment donné en Algérie, nous avons également vécu la dictature du scénographe. Le spectacle est une création collective. Chacun a un rôle dans sa fabrication, le chorégraphe, l’éclairagiste, le costumier, le scénographe…C’est comme dans le cinéma. Je veux tenter une expérience : éliminer « le je » de l’auteur dans le roman avant d’adapter le texte et le monter sur scène », a-t-il dit.  

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