Pour sortir de l’impasse pouvoir vs islamistes

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Pour sortir de l’impasse pouvoir vs islamistes

“J’ai rarement connu de pays où la qualité de la foi soit aussi médiocre. J’ai beau lire les publications du Ministère des affaires religieuses, celles des intégristes les plus éminents, j’y vois une absence de spiritualité effrayante (…) Je conteste absolument aux intégristes algériens toute qualité spirituelle (…) J’accuse les intégristes musulmans de mutiler la foi religieuse. Mais j’accuse également ceux qui font de l’islam le bouc-émissaire et la cause de tous les maux, amalgamant foi et pouvoir[1]

C’est ainsi que s’exprime, dès 1982, l’écrivain et intellectuel algérien Jamel Eddine Bencheikh, mettant dos à dos le pouvoir en place et les intégristes, accusés en substance d’instrumentaliser l’islam à des fins politiques. On notera qu’en passant, il n’épargne pas ceux qui se livrent à une critique au vitriole de l’islam et qui croient un peu sottement prendre de la hauteur dans le débat, alors qu’en réalité ils le faussent totalement.

Car l’islam, qu’il soit pratiqué ou rejeté au niveau individuel, n’en n’est pas moins un des substrats de notre identité. Dans l’Algérie du XXe siècle – celle qui aspire à l’indépendance puis celle qui l’obtient – il a été un vecteur important d’unité, voire même un vecteur d’affirmation de soi face à une puissance coloniale qui méprisait ses sujets colonisés.

Son instrumentalisation à des fins politiques, notamment à partir des années 1980, l’a petit à petit vidé de sa substance spirituelle mais a aussi exclu du débat toutes les autres composantes de notre identité, fruit de différents héritages: gréco-romains, berbères, arabes, musulmans, méditerranéens mais aussi français et occidentaux.

La violence des années 1990 est née notamment parce qu’un aspect de notre identité a été instrumentalisé et que nous avons été sommés de faire des choix à travers lesquels on nous a fait croire que notre intégrité identitaire était en jeu. On ne manipule pas sans conséquences dramatiques un des éléments clef d’une identité au détriment des autres. On ne joue pas sans conséquences sur les notions d’authenticité (assala) en pratiquant sur un mode belliqueux l’excommunication, etakhouine et la surenchère identitaire.

L’impasse de ce face à face

Or les acteurs de ce jeu dangereux, nous les connaissons que trop bien, ce sont le régime et les mouvances islamistes des années 1990, dont on craint à nouveau qu’ils soient, dans leurs versions 2.0, en passe de devenir les seuls protagonistes du jeu politique, avec un Hirak désormais décrit comme de plus en plus divisé, voire même vide politiquement et dépassé par sa droite par les islamistes du mouvement Rachad, né sur les cendres de feu Le Front Islamique du Salut.

Comment éviter de se laisser à nouveau enfermer dans ce piège ? Comment ne pas s’embourber à nouveau dans des discussions anhistoriques impliquant les composantes de notre identité ? Comment éviter que la discussion politique et la confrontation politique dans notre pays ne se fasse qu’entre le pouvoir et les mouvements islamistes ? Comment s’épargner que l’on réduise le débat à un seul et unique seul point d’achoppement qui serait l’islam et sa place dans la sphère politique?

Les réponses sont en réalité sous nos yeux. Elles sont dans le Hirak même et ce qu’il dit de notre société et des composantes qui l’animent et la traversent. Car du Hirak, on le sait depuis un moment déjà, ne va pas émaner à la manière bolchevik un parti surplombant la foule, avec sa plateforme et ses dix commandements. Et c’est peut-être là ce qui déconcerte le plus, lorsqu’on lui applique de vieilles grilles de lecture.

Il suffirait de permettre à ces différents courants de mettre au centre des débats d’autres questions par nature politiques, comme celle des choix et des orientations économiques du pays. Pendant que certains ne jurent que par l’économie de marché, d’autres auront à cœur de se prémunir de ses effets pervers et de défendre le sort des travailleurs.

Il suffirait de permettre aux mouvements féministes d’être des acteurs de poids et de lobbying politique qui obligeraient les partis à se prononcer sans faux-semblants sur la question de l’abrogation du code de la famille, de l’égalité des droits et des dérives du patriarcat. Il suffirait de mettre au centre des débats la question écologique qui est un enjeu majeur pour notre pays dont la population a fortement conscience comme l’ont montré les mobilisations contre l’exploitation du gaz de schiste.

Il suffirait de mettre sur le tapis la question de la peine de mort, de la recherche scientifique, des libertés académiques. La liste est longue et ne peut être exhaustive.

Mais pour que le champ politique de notre pays soit irrigué par ces questionnements et se sorte de l’impasse dans laquelle veut nous enfermer le régime – et ce à la grande joie des islamistes – il faut exiger de lui qu’il mette en place une véritable phase de transformation démocratique. Qu’il œuvre dans un souci maximal de consensus à former un véritable gouvernement de transformation qui serait chargé d’établir des lois transitionnelles et non pas des lois scélérates comme la déchéance de la nationalité – pour ne citer que la dernière aberration du gouvernement actuel.

Des lois qui garantissent la liberté d’opinion, de croyance, de conscience et de l’exercice des cultes et qui condamnent fermement les appels à la haine et l’apologie de la violence.

Il faut exiger du régime qu’il permette la mise en place d’une justice transitionnelle pour assainir nos institutions, notamment la justice, la police et la sécurité militaire. Cette justice transitionnelle pourra aussi fixer les règles et les préalables du jeu politique, en en excluant les auteurs d’attentats, de crimes de sang, les apologistes de la violence mais aussi les auteurs de crimes économiques.

En lieu et place d’élections législatives pour le mois de juin 2021, dans un contexte de crise politique grave, il faut exiger du régime qu’il mette en place une instance indépendante en charge des élections et de la transparence du scrutin afin de créer ainsi les conditions d’un retour aux urnes dans une année ou deux, avec un scrutin proportionnel, le plus à même de donner à chaque force politique son poids véritable.

Et pour obtenir cette transformation, le Hirak n’a pas d’autres choix que de faire pression aussi longtemps que possible sur ce régime. Doit-il renouveler ses modes d’actions ? S’interroger sur d’autres formes de résistance pacifique comme l’occupation permanente de l’espace publique ? La réponse là aussi lui revient.

[1] Jamel-Eddine Bencheikh, dans un entretien intitulé « L’étranglement », Autrement, Paris n°38, mars 1982, pp.260-261.

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1 commentaire

  1. Toute la question est de savoir par quel moyen « exiger » de ce pouvoir de lancer un réel processus démocratique? Autrement dit, Comment lui imposer de se faire hara-Kiri alors que son essence est dictatoriale?
    Quant à la problématique de l’islamisme politique, elle dépasse les manipulations politiciennes du pouvoir car il a réussi à en faire un paradigme du débat politique qui s’imbrique avec l’errance identitaire, voulue et attisée par les tenants de l’Arabie-islamisme.
    Un scrutin, à la proportionnelle ou uninominal, n’est pas de nature à régler cette problématique identitaire qui, elle, doit être tranchée politiquement dans/par la société, même si l’apport institutionnel ne sera pas de trop.

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