Sofiane Hadjadj, directeur des éditions Barzakh : « Nous nous sentons complètement à l’abandon »

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Sofiane Hadjadj, directeur des éditions Barzakh :
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Sofiane Hadjadj est avec Selma Hellal co-responsable des éditions Barazakh à Alger. Il est également libraire à Alger. Dans cet entretien avec 24H Algérie, il évoque la situation catastrophique du monde de l’édition éprouvé notamment par la crise sanitaire.

24H Algérie: Le Salon international du livre d’Alger (SILA) ne sera pas organisé cette année en raison de la pandémie de Covid-19. Quel est l’impact sur vous en tant qu’éditeur?

Sofiane Hadjadj: On sait déjà que le Salon international du livre d’Alger (SILA) est annulé. On n’organise pas un salon en quinze jours. En ces moments-là, il faut être clair : c’est une catastrophe pour la chaîne du livre : libraire, éditeur et imprimeur. Certains résistent mieux que d’autres, mais pour la plupart l’impact est dévastateur. Pour nous, c’est une année blanche. Étant donné qu’il n’existe aucune aide institutionnelle, aide matérielle ou en avantages par rapport aux charges et aux impôts, nous nous sentons complètement à l’abandon.

Il n’y a pas eu de contacts de la part du ministère de la Culture pour étudier la situation?

Il y a eu des contacts et des appels mais il n’y a rien eu de concret. Aucun geste. Il n’y a eu que des intentions louables et de grandes paroles. Dans la situation que nous vivons, il n’y a que le concret qui compte pour les libraires, les imprimeurs et les éditeurs. Toutes les paroles qui peuvent être dites ici ou là n’ont aucun intérêt pour nous. On ne peut plus se payer de mots. Nous ne pouvons pas avoir nos salaires avec des mots. Si les institutions ne peuvent pas aller vers le concret, qu’elles le disent clairement et ne pas faire dans les actions de saupoudrage qui ne servent à rien.

Quels seraient ces gestes concrets ?

Des aides sur des projets à publication ou des acquisitions de livres. Les budgets existent au niveau de l’ONDA (Office national des droits d’auteurs) et des directions du livre. S’il n’y a pas de possibilités d’aide de cette manière, on peut voir avec les impôts et le ministère des Finances pour des aides indirectes. De ce point de vue là, rien n’a été fait. Il y a un Parlement qui peut être saisi, des projets de lois qui peuvent être déposés…

Il a été dit que le SILA pourrait être remplacé par des salons nationaux…

Nous avons lu ces déclarations dans la presse. Cela ne nous concerne pas. Ce que nous voulons : des actes concrets, la concertation et le contact direct avec les professionnels du livre. On évoque des salons nationaux et des salons numériques. Nous savons dès le départ que cela ne sera pas possible. Donc, on fait des déclarations publiques juste pour donner l’impression qu’il a de l’action.

Un salon national organisé à Alger ou ailleurs ne serait-il pas une bouffée d’oxygène pour vous?

Cela pourrait être une bouffée d’oxygène en effet, mais là, on est à la fin octobre, l’hiver arrive bientôt. Ce genre d’évènements se prépare des mois à l’avance, après une concertation avec les professionnels, les libraires, les organisateurs de salon, les éditeurs. Le SILA est un salon international, donc exonéré des droits et taxes. Il y a des choses qui peuvent être faites de ce côté là. Entretemps, nous, en tant qu’entreprise, nous continuons à faire des déclarations par rapport à nos salariés qui, en partie, sont payés à temps partiel, payés à ne rien faire. Il n’y a aucune activité. Le moral des professionnels se détériore. Nous n’avons aucune perspective. Nous avions tout un programme de nouvelles parutions. Depuis le début de l’année en cours, nous n’avons sorti aucun titre. Cela veut dire que la situation est dramatique. Depuis le début de l’été, il n’y a eu qu’une poignée de livres sortis dans les librairies. Des best-sellers tels que le roman de Yasmina Khadra (« Le sel de tous les oublis », paru aux éditions Casbah)

En cette période de l’année, les parutions sont plus importantes en Algérie

Oui. Il y a une cinquantaine d’éditeurs en Algérie. Habituellement, des centaines de livres sortent. Nous avons une librairie (« L’arbre à dire », à Alger), donc, nous savons exactement ce qui sort comme livres. A peine dix titres, en trois mois. C’est dramatique d’un point vue tant économique qu’intellectuel et culturel. Évidemment, les institutions ne sont pas responsables de cette situation. Une situation mondiale en raison de la pandémie de Covid-19. Mais, nous ne savons toujours pas quels moyens a l’État pour aider la filière livre. Il n’y a aucune transparence. Il n’y a que des déclarations d’intention. Il ne s’agit pas d’être aux côtés des éditeurs, des libraires ou des écrivains, il s’agit de les aider concrètement. Il faut passer à l’action !

Quelles serait l’aide que l’État pourrait apporter à la filière livre?

Toutes les formes d’aide sont les bienvenues. En plus de vingt ans, nous avons accumulé un savoir-faire en matière de production de livres. On sait comment distribuer un livre aussi. Il y a de la compétence professionnelle au niveau de l’édition et des librairies. La chaîne du livre existe. Aujourd’hui, les professionnels se sentent à l’abandon en dépit du savoir-faire qu’ils ont. Nous savons qu’on ne sera pas sauvé par un miracle, mais il faut faire en sorte qu’on continue à espérer dans notre métier. Ce que nous voulons, c’est continuer à produire des romans, des essais, de beaux livres en Algérie. Nous voulons continuer à nourrir ce pays culturellement. Cela est aussi valable pour le cinéma et pour le théâtre.

Existe-t-il une possibilité pour que les éditeurs se rassemblent pour faire des propositions, défendre leurs droits et leur métier ?

Deux syndicats existent : l’ONEL (Organisation nationale des éditeurs de livres) et le SNEL (Syndicat national des éditeurs de livres). Ils ont eu des contacts avec le ministère de la Culture durant l’été. Mais, je ne sais plus où ils en sont.

Quelles sont les parutions qui devaient sortir en 2020 ?

Nous devions célébrer les vingt ans de Barzakh. Nous avions programmé beaucoup de parutions que nous avons reporté, probablement, pour 2021.

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