Si Mohand ou M’hand

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Si Mohand ou M’hand
Si Mohand ou M’hand

Cela fait vingt ans que les Français sont entrés en Algérie. Nous sommes donc en 1850 ; Alger est prise. Blida et Médéa aussi. Constantine a fini par céder après un corps à corps terrible dans les ruelles de la Cité. Le pays, par pans entiers, tombe sous la férule de l’occupant. L’Emir Abdelkader, après une résistance héroïque qui a duré 15 longues années, n’est plus là depuis trois ans. L’Algérie est disloquée, violée, brûlée.

Pourtant à quelque cent kilomètres, à peine, d’Alger, une région n’est pas encore soumise : la Kabylie. C’est dans un village de cette région juché sur un piton montagneux — Ichraioun- que nait Mohand Ou M’hand. C’est un village d’adoption pour Mohand. Son père s’est trouvé contraint de s’y réfugier et d’y mettre les siens à l’abri des suites d’une vendetta.

Le commandement militaire français, après avoir longtemps hésité à investir le bastion kabyle, décide finalement de s’y attaquer. Mohand a, tout au plus, sept ans lorsqu’il voit les troupes du général Randon monter à l’assaut de ses montagnes Lalla Fadhma N’soumer prend l’étendard de la résistance, rassemble les énergies, malmène l’ennemi qui mobilise, pour l’abattre, pas moins de dix généraux et quelque cinquante mille soldats.

Le général Bugeaud se mêle en personne de l’affaire. La terreur, à l’état pur, s’installe dans le massif du Djurdjura. La mémoire collective en a gardé d’ailleurs le souvenir jusqu’à présent : les habitants de la région, lorsqu’ils veulent se faire obéir de leurs enfants les menacent en ces termes : Tais-toi ou j’appelle Bichouh, Bichouh n’étant que le nom de Bugeaud déformé par les locuteurs berbères.

La bataille d’Icheriden (1857) scelle le sort de la Kabylie : Randon, est victorieux. Lalla Fadhma N’soumer défaite est incarcérée. Le village d’Ichraouien est détruit, ses habitants dispersés. A la place, le général Randon fait construire un fort qu’il dédie à l’Empereur (Fort Napoléon) qui deviendra plus tard, à la chute de Napoléon III, Fort National .Ce fort permettra à l’occupant de surveiller une quantité impressionnante de villages posés comme des nids d’aigles sur les pitons montagneux.

1871 : C’est la grande insurrection dirigée par El Mokrani. Toute la famille de Mohand s’y engage. Au lendemain de la défaite, ( deuxième bataille d’Icheriden) le père de Mohand est jugé, condamné et passé par les armes à Fort National. Son oncle est déporté en Nouvelle Calédonie. Ses frères prennent le chemin de la Tunisie. Lui-même ne doit la vie qu’à l’intervention d’un officier qui a jugé son exécution inutile. Tous les biens de la famille sont confisqués.

Réduit à la misère, le jeune homme marqué par l’horreur, quitte la montagne et entame une longue vie d’errance. Il va de ville en ville, de tripot en tripot. Il use ses souliers sur les routes d’Algérie. Alger l’envoie sur Blida, Blida le renvoie sur Skikda, Skikda le pousse vers Annaba qui le met sur le chemin de Tunis. Mohand vit d’expédients et s’adonne aux plaisirs interdits (vin – drogue) jusqu’au jour où sa révolte, se faisant verbe, s’égrène sur ses lèvres en ces premiers vers:

Cette fois je vais entamer le poème
Plaise à Dieu qu’il soit beau
Et s’en aille parcourant les plaines…
Quiconque l’entendra l’écrira
Et ne l’oubliera plus,
L’esprit avisé en comprendra le sens ».

Tikkelt-a ad hegguigh asefru
Ar-lleh ad ilhu
Ar-d inadi deg lwedyat
Win t-isslen ard a-t- yaru
Ur as iberru
W’illan d lfahem yezra-t …


Libéré par la parole, le poète, désormais, versifie comme il respire.

« Je jure, dit-il, que de Tizi -Ouzou
A l’Akfadou
Nul ne me donnera d’ordre Plutôt rompre que plier,
Plutôt être maudit
En ce pays où les chefs sont des maquereaux
Et si l’exil m’est prédestiné
Alors vienne l’exil
Mais pas la loi des pourceaux. »

Sa virtuosité étonne d’ailleurs à ce point qu’on invente à son sujet une belle légende.On raconte qu’un jour qu’il se désaltérait à l’eau d’une source un ange lui apparaît qui le met devant ce choix : « Parle et je te fais les vers ; ou fais les vers et je parlerai ».

« Je parlerai, répond Mohand et tu feras les vers ».


Les années passent. Un nouveau siècle commence. Si Mohand, vieilli, usé par les excès sent venir sa fin. Il décide alors de se rendre à pied jusqu’à Tunis et de revoir tous les endroits qu’il a aimés.

A son retour, le grand pécheur qu’il fut, décide de rendre visite au plus grand saint de la Kabylie de l’époque : Cheikh Mohand Oul Hocine, lui-même poète mais sur un autre registre, le genre mystique. Avant d’entrer chez le Cheikh, Mohand prend soin de dissimuler dans un fourré, sa pipe, bourrée de Kif.
Le voilà en présence du Cheikh à qui il s’adresse en ces termes :

« Cheikh Mohand, fils d’El Hocine,
Je suis venu te connaître,
Car j’espère de toi le salut.
Tu es faucon au haut manoir,
L’aimé du Dieu compatissant
Et celui que nul n’égala jamais .
Mais prépare-toi pour le voyage
Car mon cœur malade
Sent que ce pays va changer d’hommes ».

On raconte qu’à ces mots, le Cheikh se lève, prononce par deux fois le nom d’ALLAH, et, saisi du délire prophétique, demande au poète de répéter ce qu’il venait de dire. Peine perdue, car Si Mohand avait fait vœu de ne jamais dire deux fois un même poème.

« Va reprendre ta pipe, dit le saint homme.
Et que la mort te trouve loin de ton foyer ».


Quelque temps plus tard, la prophétie du Cheikh s’accomplit. Si Mohand meurt loin des siens, dans un hôpital. Il est enterré près de Ain El Hammam au cimetière dit « des exilés ».

Nous sommes en 1906. La voix du poète se tait. Moins de cinquante ans plus tard le bruit de la poudre en prend le rela

Nota : tous les éléments biographiques sont tirés exclusivement de « Culture Savante  » de Mouloud Mammeri

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