Premières années de l’indépendance : il était une fois les pieds-rouges…*

2
Il était une fois les pieds rouges
Capture d'écran

Qui étaient les pieds-rouges ? Qui étaient ces hommes et ces femmes qui ont accouru en Algérie parfois avant même la proclamation de l’indépendance ? De sensibilité d’extrême-gauche dans leur grande majorité, ils sont venus les uns, manifester leur solidarité avec une population profondément meurtrie et les autres, faire la révolution, édifier le socialisme. Catherine Simon, grand reporter au Monde et ancienne correspondante à Alger du quotidien français s’est intéressée à cette période particulière et à ces militants, français pour la plupart. Elle en a tiré un livre, intitulé «Algérie, les années pieds-rouges»(1) et dont le sous-titre «Des rêves de l’indépendance au désenchantement (1962-1969) donne clairement le ton. Il faut le préciser d’emblée, l’ouvrage n’est ni un travail d’historien ni le fruit d’une recherche de sociologue. Il s’agit en réalité d’un reportage historique, une plongée dans la période très particulière de l’immédiate indépendance du pays. Les pieds-rouges, appellation d’origine incertaine, par opposition aux pieds-noirs, ont vieilli, se sont reconvertis de retour dans leur pays natal et perdu sur le chemin de la vie l’enthousiasme, l’innocence, de la jeunesse. L’auteure a recherché des acteurs et des témoins de cette époque, ce qui n’a pas sans doute pas été très aisé. Beaucoup de ces militants des années soixante ont disparus et nombre d’entre eux préfèrent taire l’âge des illusions lyriques et d’utopies qui, aujourd’hui, paraissent relever d’un passé archéologique. Elle a néanmoins pu faire parler certain de ces missionnaires de la révolution, armés de pureté idéologique et d’une grande pureté, aujourd’hui pour beaucoup désabusés. Les intentions du plus grand nombre étaient indiscutablement très sincères et parfaitement désintéressées, mais la trouble réalité postindépendance a vite fait de mettre à mal les engagements initiaux, sinon les convictions.

Entre sincérité et équivoque

 Le soleil incendiaire de la libération n’éclairait pas les zones obscures des luttes de pouvoir et des rapports de force. Plus gravement, les idéologies alors en vogue, communisme stalinien, trotskyste où maoïste n’ont pas contribué, c’est le moins que l’on puisse à dire, à éclairer les lanternes sur la situation politique en Algérie. Les discours enflammés masquaient encore la vérité prosaïque des enjeux. Les internationalistes, venus apporter leur savoir et leur compétence au service du redressement de la nation algérienne, ont été happés par ce maelstrom de tensions et de tiraillements, souvent très brutaux. Catherine Simon, ce n’est pas le moindre des qualités de ce livre, parvient à dépeindre de manière convaincante un cadre sociopolitique troublé, balançant entre sincérité et équivoque. L’atmosphère générale est restituée de manière crédible, l’immense liesse des premiers jours de l’indépendance cédant peu à peu la place à l’improvisation démagogique puis à la glaciation bureaucratique. La période des mythes en action a été éphémère, les quelques mois de l’été soixante-deux ont été une parenthèse rapidement refermée.

 Pour les plus lucides, le glas avait définitivement sonné le 19 juin 1965, pour les plus optimistes, les tristes lendemains de l’éblouissant Festival Panafricain de juillet 1969 ont coïncidé avec la phase terminale de leur engagement algérien.

Pourvoyeurs d’idées nouvelles

 «Algérie, les années pieds-rouges » est une contribution remarquable à l’étude d’une période qui parait incroyablement lointaine. Il est difficile de comprendre l’immense espoir et l’enthousiasme inspiré par la victoire sur le colonialisme dans la jeunesse européenne. Le tiers-mondisme était dans l’air du temps. Déçus du socialisme réel et en quête d’idéal romantique, certains se sont embarqués sur la galère de la solidarité agissante ; la déception a été à la hauteur de l’espérance. Pour des jeunes algériens, notamment les lycéens et les étudiants, les enseignants pieds-rouges ont été des pourvoyeurs d’idées nouvelles, pas toujours exempts d’un certain paternalisme, dans un contexte où la soif de connaissances et d’ouverture sur le monde était le lot commun. Le succès de la Cinémathèque est une illustration de cette rencontre, à juste titre mise en exergue par Catherine Simon. Mais ce qui était souvent valable pour la littérature, la musique où le cinéma l’était peut-être moins sur le terrain politique. L’essentiel des pieds-rouges, radicalement anticapitaliste, jouait, consciemment où non, le rôle d’émissaires officieux de la révolution mondiale imminente. Les prismes idéologiques organisaient ce monde. La plupart qui ne parlait pas l’arabe et bien souvent ne cherchait pas à l’apprendre, comprenait peu de choses à la situation d’une population exsangue, épuisée par des décennies d’agression et de dépossession. Pour les éléments les plus visibles, et les plus notoires de cette communauté révolutionnaire expatriée, il était bien plus commode de s’essayer à l’agit-prop dans les cafés du centre-ville où se rencontraient des théoriciens très surs de leur fait. Il était alors du dernier chic de déambuler dans ce quartier-latin délocalisé avec à la main un livre à la couverture typique des Editions Maspero….

Empathie pour des rescapés de l’histoire

 L’auteure au fil des interviews et des confidences ne manque pas naturellement de faire montre d’une certaine empathie avec ces rescapés de l’Histoire. Dans l’actualité du cynisme et de la course à l’argent, les derniers pieds-rouges encore engagés dans les luttes contemporaines ou «rangés des voitures» restent particulièrement attachants. Peut-être est ce la raison pour laquelle Catherine Simon estime que «comme un chaudron, c’est au cœur des premières années de l’indépendance qu’ont été jetées et brassées les premières idées d’émancipation aussitôt contrariées par les forces du conservatisme. A moins que ce ne soit l’inverse». Sans réduire l’apport des pieds-rouges il est utile de rappeler que les premières idées d’émancipation remontent bien plus loin dans le temps du combat des algériens. La pérennité du legs politique, est elle aussi discutable. Les mouvements idéologiques des années soixante tenaient les libertés privées et publiques pour des accessoires démodés et les pieds-rouges relayaient majoritairement une vision du monde ensevelies sous les décombres du Mur de Berlin. Cette importante contribution à l’étude d’une période complexe et d’un phénomène oubliée est d’une lecture aisée. Les notices biographiques nombreuses aident à comprendre les parcours contrastés d’hommes et de femmes qui se sont engagés courageusement aux côtés des algériens dans un moment crucial et tragique.

* Publié avec l’aimable autorisation de l’auteur

1.Algérie, les années pieds-rouges

Des rêves de l’indépendance au désenchantement (1962-1969)

Catherine Simon

LIRE AUSSI: Elaine Mokhtefi, témoin passionnée d’Alger, la “Mecque des révolutionnaires”

https://www.youtube.com/watch?v=wzvAMVrx184
Article précédentCela s’est s’est passé en juillet 1962: l’émir Saïd El-Djezaïri « renonce au trône d’Algérie »
Article suivantL’historien Fouad Soufi : La récupération des archives, l’autre bataille à mener

2 Commentaires

  1. […] Indépendance : un mot qu’on a répété, épelé, caressé, refoulé, imaginé. Le seul qu’ on voulait prendre aux Français contre tout le reste du butin de guerre. Le seul mot qu’ on leur a arraché. Définitivement ? Du moins, tel était notre espoir. […]

  2. […] Indépendance : un mot qu’on a répété, épelé, caressé, refoulé, imaginé. Le seul qu’ on voulait prendre aux Français contre tout le reste du butin de guerre. Le seul mot qu’ on leur a arraché. Définitivement ? Du moins, tel était notre espoir. […]

Laisser un commentaire