Participation et boycott, tactiques ou stratégies?

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Participation et boycott, tactiques ou stratégies?

La participation du FFS aux élections communales a été qualifiée de « stratégique » par la direction de ce parti. Son premier secrétaire national déclare : « Notre participation est dictée en premier lieu par la responsabilité nationale du parti, son attachement à l’unité et à la souveraineté nationales ». La direction du RCD décide, pour sa part, de boycotter ces élections les estimant « illégales » et déplorant « l’absence des conditions d’une compétition électorale libre et transparente ».

Ces deux partis constituent l’ossature de l’alliance de gauche dénommée « partis de l’alternative démocratique » (PAD). Prises à la lettre, ces deux positions contradictoires auraient dû conduire à l’éclatement de cette alliance. Pour l’instant, il n’en est rien. Relevons déjà que le FFS participe pour des raisons « stratégiques » et que le RCD boycotte pour des raisons conjoncturelles. Stratégie d’un côté, tactique de l’autre.

La «participation stratégique» du FFS

À s’en tenir à la déclaration de son premier secrétaire, la stratégie du FFS réside dans la défense de « l’unité et de la souveraineté nationales ». Constitutionnellement, tous les partis politiques algériens déclarent leur attachement à l’unité nationale et à la souveraineté nationale. C’est une condition rédhibitoire. Leur existence légale en dépend. Seul le MAK qui réclame la séparation de la Kabylie est en contradiction avec l’article 1er de la Constitution qui dispose que l’Algérie « est une et indivisible ». Il ne peut donc revendiquer son agrément, sa reconnaissance officielle.

Faire de « l’attachement à l’unité et à la souveraineté nationales » la stratégie du FFS ne distingue pas ce parti des autres partis politiques agréés. Autant le dire clairement, ce n’est pas une stratégie. La stratégie politique s’entend comme un ensemble d’orientations et d’actions qui s’inscrit dans la durée et qui s’impose prépondérant par rapport à toute l’activité d’un parti. La stratégie est au service d’un objectif stratégique. L’unité et la souveraineté nationales sont des objectifs concrétisés depuis l’accession de l’Algérie à l’indépendance.

L’argumentation de la direction du FFS parait inconsistante. Pourtant, sa décision de participer aux élections locales est défendable. Participer aux élections locales peut reposer simplement sur la volonté de mettre la commune au service de ses citoyens, d’en faire un point d’appui pour les participations à venir pour les législatives et la présidentielle. Si une stratégie politique devait se dégager des participations du FFS aux différentes élections, c’est une stratégie d’investissement dans les institutions de la représentation populaire. Cette stratégie s’oppose à l’affrontement avec le pouvoir. Elle est plutôt susceptible d’offrir des possibilités de dialogue avec les gouvernants.

Cette stratégie d’ouverture vers les autorités en place avait montré le bout de son nez dans les débats qui ont précédé la décision du FFS de boycotter des législatives précédentes. C’est un conseiller de la direction du FFS qui l’a exprimée. Mais le Hirak encore actif alors avait fait taire cette option. Aujourd’hui, le reflux du mouvement de la société civile et la répression qui touche un nombre important de citoyens liés au Hirak posent la question d’une adaptation des formes de lutte au rapport de force qui s’est établi.

Seulement, le FFS dont un membre du conseil présidentiel a pu dire « que le temps a toujours donné raison au FFS » veut faire oublier ses boycotts précédents qui singularisent sa participation aux élections communales de novembre 2021. La « défense de l’unité et de la souveraineté nationales » constitue un écran de fumée. Il est vrai que le FFS en profite pour régler ses comptes avec le MAK qui perturbe sérieusement ses activités en Kabylie.

Il aurait pu le faire autrement en recourant à la critique politique du séparatisme. Malheureusement, il semble plutôt cautionner la répression qui s’abat en Kabylie en évoquant une « petite minorité qui cherche à porter atteinte à la stabilité et l’unité du pays » qu’il relie aux « menaces intérieures et extérieures ».

Son expérience propre devrait le conduire à mener le débat politique sur le séparatisme et à donc contribuer à faire cesser la répression qui provoque le plus souvent des manifestations de solidarité communautaire. La participation du FFS aux élections communales peut s’inscrire dans un processus de conquêtes de nouvelles positions démocratiques. Pour cela, il doit renoncer aux tentations hégémoniques.

Le « boycott tactique » du RCD

A l’inverse du FFS, la Direction du RCD a justifié le boycott des élections locales par des arguments se rapportant à la conjoncture. « Illégalité » de la convocation du corps électoral et « absence des conditions d’une compétition électorale libre et transparente ». Ce sont là des arguments tactiques. La direction du RCD s’est abstenue de toute liaison de la décision de boycott avec une ligne stratégique. La direction du RCD est connue pour son implication entière dans le Hirak.

Son président s’est particulièrement illustré au cours des manifestations des vendredis. Sa proximité avec les principaux animateurs du Hirak n’est un secret pour personne. On aurait pu s’attendre donc à ce que la décision de boycott s’appuie sur le refus de s’intégrer dans les institutions officielles. Ce serait alors l’affirmation d’une ligne stratégique de rupture avec le pouvoir. Ce serait la volonté de s’appuyer uniquement sur les manifestations du Hirak.

Prudence et/ou habileté politiques, la décision du RCD se veut tactique. La sobriété de l’argumentation garde l’avantage de considérer la décision présente sans comparaison avec les précédentes décisions de participation ou de boycott des élections.

À chaque situation concrète, une décision concrète. Malheureusement, cette défection du RCD lors des prochaines élections communales ne servira pas les partisans de la démocratie. Elle n’imprimera pas à ces élections l’animation et le dynamisme que suscite la participation multipartiste. Le pari d’une relance du Hirak est risqué. Dans tous les cas, la question de la nature du pouvoir ne sera pas réglée dans la rue. C’est une illusion. Aucune « démocratie directe » ne peut revendiquer la représentativité du corps électoral. Prônée par Karim Tabou, elle envoie aux oubliettes les partis politiques.

Son expérience personnelle dans le Hirak a été effectivement plus rentable que son projet de création de parti. Mais cela ne vaut pas forcément pour l’évolution politique de l’Algérie. La direction du RCD ne partage certainement pas cette négation des partis politiques. On comprend qu’elle ait bien pris soin de motiver sa décision de boycott par des raisons conjoncturelles, donc tactiques.

Une alliance de partis sans stratégie

Ainsi, deux partis politiques, le FFS et le RCD, qui constituent l’ossature de l’alliance de gauche, le PAD, révèlent à l’occasion des prochaines élections locales des divergences de fond. On peut s’interroger sur les motivations de cette alliance. Réservée aux directions des partis, cette alliance n’a pas de prolongements dans leur base militante et électorale. Elle se contente de déclarations générales sans initiative d’action. Dans la tradition politique, les partis font alliance pour gagner ou progresser (dans) les élections. Parce qu’ils partagent un projet politique, ces partis unissent leurs forces militantes et électorales.

Rien de tel chez nos partis démocrates. La rivalité l’emporte sur la coopération. La loi électorale les y encourage qui favorise la représentation proportionnelle. L’esprit partisan y trouve son compte. Tout se passe comme si ces partis acceptaient le rôle de figuration que le pouvoir leur réserve depuis l’introduction du multipartisme. Il est temps pour tous ceux qui se réclament réellement des libertés individuelles et de la démocratie de faire l’inventaire de leurs tactiques et de leurs stratégies pour les conformer à la seule perspective de l’établissement de l’Etat de droit.

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