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Paiement électronique: Pourquoi ça coince en Algérie ? Paroles d’experts

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Pourquoi le paiement électronique n’arrive pas à atteindre une vitesse de croisière en Algérie? Les experts et professionnels du secteur des nouvelles technologies de l’Information et de la communication (TIC) interrogés par 24H Algérie sur les derniers chiffres sur le paiement électronique ont donné leurs explications des “raisons de ce retard”. Le facteur humain et non technique en est la raison principale, s’accordent à dire nos interlocuteurs. Certains imputent ce retard à une “absence de volonté politique de promouvoir le paiement électronique”, d’autres à un “management défaillant” à qui incombe la réticence “injustifiée” d’Algériens à abandonner le cash au profit des CIB (cartes interbancaires). Dans les deux cas de figures, les banques sont appelées à assumer leur rôle de catalyseur dans la généralisation cette méthode de paiement.

Le “boom” enregistré début 2020 a suscité un optimisme chez le ministère de la Poste, des TIC et du numérique. Les chiffres sont qualifiés de “résultats encourageants” dans un communiqué, qui fait état du “vœu” du ministère “de voir ces résultats s’accroître encore davantage à l’avenir”. 

Youcef Boucherim, expert en TIC, spécialisé dans les solutions techniques des opérations et de maintenance de réseau, fait remarquer que cette croissance “souhaitée” par la tutelle “ne dépend justement que de la volonté politique”. “En réalité, il en faut peu pour généraliser le paiement électronique, c’est-à-dire un écosystème favorable”. 

De quoi est constitué cet écosystème ? “Une transaction est une connexion entre un client et un vendeur par le biais de leur deux banques”, explique M. Boucherim à 24H Algérie. Cette connexion a besoin, premièrement, d’un réseau internet adéquat. “Nous n’avons pas besoin de 100 Mo par seconde mais d’un débit régulier, sans interruption”. Deuxièmement, il faut sécuriser cette transaction. “D’abord techniquement, précise le même expert, pour empêcher un hacker par exemple de compromettre nos données. Ensuite, protéger cette opération légalement”. 

Un “manque de volonté et de vision”

M. Boucherim, déduit ainsi “le paiement électronique a juste besoin d’un réseau interbancaire digitalisé dont la réalisation n’exige aucun exploit technique”. Le retard de l’Algérie se nourrit plutôt de l’absence d’une volonté politique réelle”. 

Selon cet expert, cette absence de volonté se traduit, premièrement, par l’échec, jusque-là, des autorités algériennes à drainer la masse monétaire informelle vers les banques. “Il existe un manque de confiance entre les Algériens et les banques. C’est pour cette raison que nous avons un commerce semi-électronique. Le citoyen consulte les sites mais la marchandise est payée cash à la livraison. Quand vous lui demandez de placer son argent dans une banque et payer par carte, ils disent ne pas avoir confiance”.

Le même expert regrette un “manque de vision” ou plutôt “une vision générale” de la part des décideurs et des législateurs algériens. “Les pays développés ont commencé à promouvoir le paiement électronique avec un processus bien étudié. Pour réduire la circulation du cash, ils ont commencé, des décennies auparavant, par obliger le paiement par chèque à partir de certain montant. En Algérie, même les chèques sont peu utilisés et certains disent même ne pas avoir confiance s’il vivent des incidents comme des chèques en bois, par exemple”, ajoute M. Boucherim. 

Un sentiment “justifié” quand le citoyen vit une expérience client non satisfaisante. “Si un Algérien sort de l’Algérie, il peut ouvrir un compte bancaire, recevoir sa carte en peu de temps. Personne n’apprécie de porter des sommes importantes en cash sauf si cet argent est menacé une fois déposé dans une banque”, affirme-t-il.

La faute à une “banque peu digitalisée”. “La première initiative doit, certes, venir des banques mais le système bancaire ne pourrait régler ce problème que lorsque le système politique a la volonté de le faire”. 

Pourtant, ces établissements financiers “sont les plus faciles à connecter. Ils utilisent déjà des solutions DELTABANK qui permettent une digitalisation facile. Nous n’avons même pas besoin du réseau internet mais plutôt d’un réseau Intranet”. Citons une banque étrangère comme BNP Paribas par exemple. Cette banque est digitalisée en France, aux USA ou ailleurs dans le monde mais ne l’est pas ici. Pourquoi ?”, argumente cet ingénieur. 

“Un partenariat entre les banques et opérateurs mobiles s’avère aujourd’hui plus que nécessaire pour permettre aux Algériens d’utiliser leurs terminaux mobiles afin de créer des comptes bancaires, d’effectuer des virement, demander des crédits, payer les factures …”, affirme Farid Farah, enseignant en informatique à l’Université des Sciences et de la Technologie Houari Boumediene (USTHB). 

“La mise en œuvre rapide de cette coopération en Algérie, pays marqué par une prédominance de la culture de l’argent liquide, ferait initier les Algériens au transfert monétaire numérique. Ils pourront découvrir les services de paiement en ligne, la bancarisation, le microcrédit et les transferts d’argent internationaux. Le gouvernement devrait placer cette question en tête de l’ordre de priorité du plan de résolution des nombreux problèmes qui accablent le pays. L’Algérien ne sera plus alors obligé de mettre son téléphone mobile dans une poche et du cash dans l’autre. Son mobile deviendra la matérialisation de sa banque”, poursuit-il.

Plus d’avantages, moins de sanctions

Le même expert pointe également du doigt la politique de généralisation de l’usage des terminaux de paiement électronique (TPE). “Pour promouvoir le paiement électronique, il faut inciter les commerçants et non les sanctionner”, fait-il remarquer.  En effet, la loi de finances 2018, obligeait les commerçants de se doter d’un TPE. Le texte prévoyait des mesures répressives comme une amende de 50.000 dinars pour ceux qui ne s’y conforment pas au bout d’une année.

 “Quand je vivais au Canada, dans les années 2000, on nous fournissait nos TPE et si nos transactions dépassaient 100 dollars canadiens, nous bénéficions de 5% de réduction. La banque nous offraient 2% et nous-mêmes offrions 2% de rabais aux clients”. 

Une opinion partagée par Younes Grar. “Quand un commerçant est habitué au cash, il faut l’intéresser pour le pousser à basculer vers le paiement électronique. Beaucoup s’interrogent pourquoi payer en ligne sans gains apparents. D’autres pensent que l’e-paiement entraîne des commissions qui est mince, certes, mais lourde”, estime-t-il. 

Ce consultant en TIC estime que la promotion du paiement en ligne doit être accompagnée par des avantages au profit des utilisateurs. “Par exemple, une facture de 1000 Da payée en ligne peut faire économiser à l’usager 50 Da. Un État désirant faire la promotion du paiement en ligne doit assumer les charges. En fin de compte, que peuvent coûter ces charges devant le manque à gagner que représente l’argent informel ?”, souligne-t-il. 

M. Grar souligne également le manque de vision des décideurs. “ L’État ne perçoit ni TVA ni aucun impôt sur la masse monétaire informelle. Il faut alors se fixer des objectifs, par exemple absorber 6% de cet argent en une année. En adoptant des mesures incitatives pour le paiement électronique, comme une exonération de taxes pour les chiffres d’affaires réalisés en ligne, l’État peut rassembler cette masse en quelques années et consacrer une mince partie à la promotion du paiement en ligne”, a-t-il affirmé.

M. Boucherim, illustre également cette absence de vision en se référant au nombre de commerçants n’ayant pas de comptes bancaires. “Selon un sondage que j’ai effectué en 2017, 65% des commerçants interrogés n’avaient pas de comptes bancaires. Comment généraliser le paiement électronique alors que le compte bancaire n‘est même pas exigé pour le registre de commerce. Vous ne pouvez pas manager ce qu’on ne peut pas mesurer”, fait-il savoir. 

“Rétablir la confiance” entre l’Algérien et sa banque

Quid des banques ? Adel Abderahmane Khalef, patron de Algérie Advice Consulting, un cabinet de conseil installé à Londres et spécialiste en monétique, estime lui que la bancarisation de l’argent informel “est aussi une question de volonté” des banques. 

De son avis, la digitalisation sans cesse prônée par Youcef Boucherim passe par plusieurs mesures, a-t-il fait savoir dans une interview accordée au site d’information Algérie Eco. “Les banques doivent commencer par revoir l’usage du logiciel DELTA et produit par une société française dont je ne citerai pas le nom par déontologie, et le remplacer par un logiciel moderne et adapté à la finance d’aujourd’hui”, a-t-il déclaré. 

Pour Abderrahmane Khalef, cette digitalisation doit aussi être accompagnée par la création de call centers et d’autres types d’assistance en ligne. “Des employés formés pour ces services pourront délivrer un service rapide et efficace, de quoi rétablir la confiance avec les Algériens, qui seront mieux traités”.  Pour cela, il faudrait d’abord « que les banques publiques ferment 70 % ou 80% de leur agences sur le territoire national, qui sont trop coûteuses pour rien ».

Le spécialiste en monétique souligne aussi la nécessité de réduire le monopole étatique et ouvrir la porte de ce chantier aux opérateurs privés. “Tout est centralisé par la SATIM et la plateforme de paiement électronique aussi. La SATIM doit être un SWITCH, un processing centre, rien d’autre. et je recommande la création d’une autre société processing centre/switch, voire même une “troisième SATIM” privée. Certaines banques sont désireuses d’avoir leur propre switch, cela permettra de créer de la concurrence à la SATIM et par conséquent, la pousser à faire mieux. Sans parler de la qualité de service dont profitera l’Algérien”, a-t-il fait savoir.

Un monopole également souligné en matière d’infrastructures dont manque l’Algérie pour promouvoir son e-commerce. 

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