Deux ou trois choses à propos de Mouloud Hamrouche : une bataille de sens

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Mouloud Hamrouche: une mise en garde contre un retour à l'avant 22 février 2019 (DR)

Les contributions de l’ancien Chef du Gouvernement, Mouloud Hamrouche, provoquent souvent des réactions pavloviennes d’hostilité et de dénigrement ; ce qui est d’ailleurs probablement un signe qu’elles ne sont pas vraiment lues. Ce n’est pas nouveau. On lui reproche d’être “abstrait”, de ne pas nommer directement les choses, et aussi d’être en attente que l’armée “l’appelle”, alors que depuis des décennies il dénonce les effets dévastateurs pour l’État du système de la cooptation. 

D’autres, souvent de bonne foi, lui reprochent de ne pas prendre d’initiatives et de ne pas être un activiste. Cela peut se discuter, encore qu’il est difficile de ne pas noter que le champ politique, hormis la période faste qui va de 1989 à 1991,  est sous contrôle des appareils sécuritaires. Cet ersatz de champ politique auquel nous avons eu droit depuis des décennies se réduit à de pitoyables jeux de rôle de piètres figurants assumés par des partis et des femmes et des hommes “politiques”. 

L’auteur de ces lignes a assisté, une fois, à une scène étonnante où des “mounadhiline” ont débarqué de manière impromptue chez Mouloud Hamrouche pour lui dire que s’il voulait lancer un parti, des milliers de militants étaient déjà “prêts”. Mouloud Hamrouche a décliné cette « offre généreuse » car justement, contrairement à un autre cliché, il ne conçoit par la création des structures, politiques ou associatives, de la société par des décisions « d’en haut ». La scène correspondait bien à la logique du système qui va jusqu’à offrir des militants “clé en mains” qui joueront, le moment venu, leur rôle assigné en matière de “dissidences” et  autres “complots scientifiques”…. 

Quid de l’armée? 

Malgré les appels sincères de ses partisans à créer un parti politique, Mouloud Hamrouche a refusé de s’insérer dans ce jeu vicié à la base, ce qui lui a permis de garder sa liberté de parole et aussi de choisir les moments où il intervient. On peut toujours discuter de ce choix de ne pas s’impliquer dans le jeu balisé par le système, mais on ne peut nier qu’il peut avoir de très bonnes raisons d’être très circonspect.

L’autre reproche fait à Mouloud Hamrouche est de s’adresser plus à l’armée qu’aux citoyens. On peut souligner d’emblée que publier dans des médias, c’est déjà s’adresser à l’opinion publique en général et non pas seulement à l’armée. Mais, c’est clair, que son message s’adresse aussi à l’armée dont le rôle est déterminant au sein du régime. 

Tout son discours est que l’armée doit être au service de la nation et non du régime. Mouloud Hamrouche est un ancien militaire et il a une réflexion riche sur l’armée qui n’a rien à voir avec les clichés que l’on entend depuis des décennies sur “celui qui attend le coup de téléphone”.

Il y a une sérieuse appréhension chez Mouloud Hamrouche de voir l’armée se déchirer en raison de l’incapacité du régime à se réformer et à résoudre ses blocages alors que la situation économique, sociale et géopolitique sont porteuses de risques majeurs pour la cohésion nationale et pour la souveraineté du pays. 

C’est sans doute cette appréhension qui le pousse à en parler avec une extrême prudence, avec un souci de trouver les mots justes, plutôt que de faire le tribun et se lancer dans des diatribes qui ajoutent à la confusion. Mouloud Hamrouche considère  que l’un des plus grands risques pour le pays est une division de l’armée ou bien une situation où elle se retrouverait en confrontation avec la population. 

Dans une contribution en avril 2019, qui a suscité les mêmes réactions pavloviennes, Mouloud Hamrouche a souligné que le Hirak a sauvé l’armée en déverrouillant une situation de blocage mortifère au sein d’un régime prêt à mettre un Bouteflika impotent dans la devanture présidentielle pour cinq autres années.

« Par son ampleur unitaire, le mouvement a évité à l’armée d’intervenir » et lui a permis donc « de garder sa cohésion intacte. Ensuite avec l’évolution de la situation au sein du sérail, l’armée a pris naturellement et formellement position avec le peuple. Ce qui lui permet de ne pas être en contradiction avec son statut d’armée nationale et de ne pas être une cible fragile à détruire par d’autres puissances étatiques étrangères, particulièrement méditerranéennes ou de l’OTAN, à l’instar de celles de l’Irak, de la Libye et de la Syrie« .

Taisez-vous, monsieur Hamrouche?

Que dit aujourd’hui, Mouloud Hamrouche? Que la démarche du pouvoir, décidé à reconduire le statu-quo avec les habituelles recettes de replâtrage constitutionnel, est une impasse d’autant plus dangereuse que le pays va se retrouver, dans peu de temps, devant une situation financière où sa souveraineté sera sérieusement mise à l’épreuve. De manière lapidaire, on peut résumer ainsi le message de Hamrouche: Seules les libertés peuvent sauver l’Etat et être fondatrices, par un processus politique ouvert, d’un nouveau consensus pour un renouvellement du projet national

Entendre des quasi-sommations de se taire adressées à Mouloud Hamrouche alors que le régime continue de fait le 5ème mandat en durcissant, sous divers prétextes, les dispositifs liberticides visant l’expression libre de la société et des citoyens, est au mieux incompréhensible. Que cela vienne des cercles du pouvoir n’est pas surprenant, mais que cela provienne de ceux qui se considèrent comme des « opposants » est beaucoup plus problématique. Cela n’est pas sans rappeler un fameux “Taisez-vous, M.Mehri” lancé milieu des années 90 à Abdelhamid Mehri, dans un hebdomadaire aujourd’hui disparu.  

Hamrouche, ce n’est pas une nouveauté, s’exprime aujourd’hui, estimant qu’une opportunité est en train d’être gâchée et transformée en un nouvel élément aggravant la crise, dès lors que les “libertés collectives, la démocratie politique et syndicale, les contre-pouvoirs et les contrôles sont frappés de terribles incompréhensions et malentendus.”

Les atteintes aux libertés menacent l’Etat

Le message précis de Mouloud Hamrouche est que les atteintes aux libertés et l’empêchement de l’émergence de contre-pouvoirs mettent “l’immunité de l’Etat en danger, les gouvernants à la merci des conjonctures et offrent le libre accès à des officines étrangères.”

Il y a une bataille de sens qui se déroule en Algérie depuis le Hirak, celle de la définition même de ce qu’est le patriotisme, l’intérêt de l’Etat et de la Nation. Les politiques répressives menées ces derniers mois accompagnées d’un discours dangereux et diviseur, étiquetant les opposants de traîtrise ou d’obéissance à des agendas étrangers ou de menées visant “à détruire l’Etat” font partie de cette bataille.  

Mouloud Hamrouche répond: les libertés et les contre-pouvoirs ne peuvent en aucun cas être qualifiés de “ périls contre la conscience algérienne, de conjurations contre l’Etat, de menaces ou de nuisances contre une gouvernance de loi et de droit”.

Les porte-voix médiatiques du pouvoir ont l’habitude, afin de le neutraliser, de suggérer que Hamrouche ne fait que théoriser (Rahou Inadhar bark). Il est malheureux de voir ce discours repris par ceux qui se présentent comme des opposants. D’abord, parce que théoriser n’est pas honteux dans un pays où l’on n’a pas tendance à beaucoup réfléchir, et où domine la propension à tout ramener à des ambitions personnelles plus ou moins sordides. Ensuite, toute parole politique doit être considérée en rapport au moment où elle s’exprime. 

Ce discours, qui n’est pas nouveau mais ici puissamment réitéré, de Mouloud Hamrouche sur les libertés et les contre-pouvoirs est en plein dans l’actualité. Il met en garde sur les risques graves de remettre le pays dans la situation d’avant le 22 février 2019.  C’est un avertissement contre un processus de régression en cours et un appel à un nouveau processus démocratique dont les “préalables” sont bel et bien les libertés et leur exercice effectif par les citoyens.  

Comme l’a relevé, à juste titre, Nadjib Belhimer, la proposition de Mouloud Hamrouche est celle d’une relance, dans le cadre d’une consécration des libertés (actuellement réprimées) d’un processus ouvert devant déboucher sur un compromis politique qui renforce l’Etat et permette au pays d’affronter des défis majeurs. Dans cette démarche de construction d’un nouveau compromis, il n’est pas nécessaire estime, Mouloud Hamrouche, de créer “un vide” dans le pouvoir. 

Un processus politique est une volonté, un choix et une finalité. Une fois engagé, il vit de sa propre dynamique pour atteindre son but sans créer de vide d’autorité. Il permet de restaurer la confiance, de bénéficier d’apports et de soutiens nouveaux, de rendre les liens et rapports sociopolitiques plus évidents sans nier les divergences. Un processus de consensus ou de compromis, une fois engagé, peut être suspendu, mais ne peut être inversé, même submergé par des déviations, des surenchères et des prétentions. Toute issue passe inéluctablement par ce processus.

C’est une proposition réaliste, mais comme le souligne Nadjib Belhimer, le pouvoir ne dispose pas de “ mécanismes d’écoute et de réflexion pour des solutions, en dehors des réactions mécaniques qui se mettent en branle à chaque crise et qui se résument en trois séquences (destitution de responsables, puis organisation d’élections et adoption d’une nouvelle constitution).”

Hamrouche n’en pensait pas moins dans des contributions anciennes sur les capacités du régime à penser et à se projeter au-delà de l’obsession de se maintenir . S’il renouvelle cet appel à une relance d’un processus démocratique fondé sur l’exercice des libertés, c’est sans doute pour avertir les tenants du pouvoir que la démarche qui consiste “ à vouloir agir en dehors de la conscience nationale algérienne, sans un engagement politique, hors tout processus et tout contrôle, hors toute implication et structuration de l’opinion publique c’est nourrir le statu quo et ses désastreux résultats, maintenir les fragilités, aggraver les fractures et retarder la réflexion sur les grandes questions nationales, leurs solutions et leurs résolutions.”

Effectivement, non seulement il ne s’agit pas de se taire, mais il est aujourd’hui urgent d’écouter !

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2 Commentaires

  1. Belle explication de texte. Il est vrai que la contribution de M. Hamrouche n’était pas à la portée de tout u chacun.

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