1- Une année après le soulèvement populaire, quel bilan peut on dresser de ce Hirak ? Quels sont les acquis et les échecs du soulèvement ? 

Le bilan est énorme et surtout qualitatif contrairement à ce que distille certains pessimistes souvent plus regardant qu’agissant dans le hirak. Une société qui s’éveille pour son destin, la parole libérée, l’interdit de manifester transgressé, le mythe de la puissance du pouvoir brisé, le clan Bouteflika provisoirement décimé, idéologies et appareils d’Etat définitivement légitimés, une nomenklatura politico-militaire déstabilisée, les oligarques les plus en vue en prison, la peur qui traverse les corps de fonctionnaires et des entrepreneurs impliqués dans la corruption, une politisation croissante de l’opinion populaire, l’espoir chez les déclassés sociaux d’exister, un regain potentiel des luttes sociales, et surtout une jeunesse qui dévoile son intelligence collective et un engagement très subversif !

On n’est plus dans le despotisme prédateur de Bouteflika où les rapports de force visibles, c’est entre son clan et ceux de l’armée-Drs. Le hirak a produit un nouveau rapport de force entre un pouvoir illégitime fragilisé et un mouvement populaire résistant. L’ombre du hirak est partout y compris dans les discours de Teboune ou le plan d’action du gouvernement ! Toutes les nuisances qu’on fabrique au hirak prouvent sa force et sa subversion.

La journée nationale qu’il vient de décréter le 22 février pour en faire une journée-communion entre le peuple et l’armée est une grossière manipulation. La répression et la détention d’activistes du hirak démontre le décalage entre un pouvoir sur la défensive et un mouvement populaire offensif.

Alors les ingrédients partiels d’une victoire du hirak sont là mais la révolution du hirak, la révolution qui renverse les rapports de pouvoir existants est encore à faire ! 

Parler d’échecs est un non-sens comme si le mouvement est né avec une feuille de route et une direction qui a défini des étapes et des objectifs précis ! Le hirak est un mouvement populaire né spontanément contrairement aux théories complotistes développées par une élite universitaire en panne et lamentablement à côté du bon sens aujourd’hui drôlement silencieuse !

Il n’y a pas échec mais insuffisances organisationnelles, ambiguïtés programmatiques et du contenu politique du hirak, une mise en réseau nationale du hirak encore embryonnaire, des perspectives et une feuille de route pas encore visibles ni lisibles, des contraintes liées à la vie professionnelle des hirakistes y compris en termes de menaces d’emploi, des contraintes étudiantes liées à leur examen, aux menaces administratives et leur mobilité qui affaiblit leur présence et impacte sur le hirak.

Le plus risqué dans les faiblesses du hirak, c’est les divisions, les manipulations, les tentations hégémonistes qui réduiraient son expression démocratique et sa pluralité d’expression. La hantise d’un retour de l’islamisme version FIS inquiète certaines couches moyennes et milieux hirakistes ayant vécu les traumatismes des 90, en particulier dans les milieux démocrates et de gauche.

Les nuisances du pouvoir peuvent impacter sensiblement le mouvement populaire que ce soit sur le terrain de la répression ou sur le terrain des politiques publiques. Tebboune peut illusionner par son populisme et son « patriotisme économique » mais ne peut affecter la radicalité anti-systémique du hirak

2- Quelle suite peut prendre ce mouvement notamment après la baisse visible du nombre de ses manifestants ? des millions désirant mettre fin au règne, aux centaines de milliers réclamant l’incarcération des ministres, aux dizaines de milliers poursuivant le hirak pour exiger le respect des libertés individuelles et l’instauration d’un état-civil ? 

La baisse visible du nombre des manifestants traduit un reflux pas un recul. Un reflux du à plusieurs facteurs dont la pression répressive du pouvoir, une lassitude liée à l’absence d’horizons clairs pour ce hirak, l’incertitude entretenue par le pouvoir politique et l’effet-intox des médias lourds qui n’ont pas lésiné sur les moyens pour casser cette protesta populaire !

Le mouvement populaire clôture une année d’existence ce qui est une belle performance de résistance. Aucun mouvement planétaire n’a réalisé une telle performance dans des conditions d’autoritarisme, de répression et de sous-développement des conditions de lutte ! Bref, l’enjeu aujourd’hui est la durabilité du hirak, sa permanence dans le champ politique et social pour peser sur les rapports de force fortement, pour se poser comme force de frappe alternative à la normalisation politique enclenchée par l’Etat-major le 12 décembre 2019 avec la fausse élection de Tebboune. 

3- Etait-il envisageable d’obtenir la chute du régime avec un mouvement comme celui du 22 février ? 

La chute du système passe par le transfert du pouvoir à la souveraineté du peuple. Le pouvoir doit comprendre qu’il s’est installé dans une crise structurelle où toutes ses marges de décisions et d’exercice du pouvoir sont délégitimées par la permanence du hirak et son impact sur l’opinion populaire comme sur l’opinion internationale.

Il ne peut ni rationaliser ses politiques publiques, ni améliorer « le climat d’affaires » ni actionner des politiques sociales et encore moins se crédibiliser d’une constitution plus démocratique tant qu’il n’a pas absorbé ce Hirak. Il n’y a que 2 scénarios possibles. Où réprimer sauvagement ce mouvement populaire et cela sera le retour à une fascisation du système politique et de gouvernance. Les conséquences seront tragiques et le scénario certainement rejeté par la communauté internationale. Où négocier les conditions d’une transition démocratique sous contrôle populaire du Hirak ce qui permet d’éviter la confrontation, de passer du processus de déconstruction entamé par le Hirak à un processus constituant permettant de construire une Algérie démocratique et sociale sur un nouveau socle constitutionnel et politique.

4- Les manifestations hebdomadaires qui se poursuivent à travers plusieurs villes du pays peuvent elles faire basculer le rapport de forces en faveur des manifestants ? 

Le rapport de force n’est pas favorable au pouvoir puisqu’il n’arrive pas à se débarrasser du hirak. Il n’est pas favorable au hirak puisque ce mouvement radical de rejet du système ne s’est pas encore débarrassé de ce dernier. Cela s’appelle une situation de relatif équilibre des positions qui traduisent l’impasse structurelle dans laquelle se trouve notre pays. Résultat: on est dans une situation de « guerre de tranchée » dirait Gramsci, le révolutionnaire intellectuel italien des années 30 où chaque partie avance et recule jusqu’à ce que les rapports de force se renversent dans un sens ou dans l’autre.

Renverser les rapports de forces dans le sens du mouvement populaire, c’est enclencher un processus de révolution politique et sociale qui libère le peuple de sa Issaba dans tous les formats qu’elle peut se vêtir en sachant que la souveraineté du peuple prendra la forme d’un pouvoir populaire révolutionnaire. Ce n’est pas que des mots fantasmés, c’est la possibilité pour l’Algérie de rentrer dans l’universalité de la démocratie et de la justice sociale.

A ce moment la, et après la révolution politique, l’enjeu sociétal deviendra le terrain de débats, de confrontations et de luttes ! Nous ne serons plus à contre-courant de l’histoire mais dans la production d’une nouvelle histoire, d’une nouvelle Algérianité !

5- La présidentielle du 12 décembre a été incontestablement un coup de force contre la volonté d’une bonne partie de la population comme en atteste le taux de participation officiel. Le président mal élu et son gouvernement peuvent t’ils œuvrer pour satisfaire les revendications ou du moins une partie de ces revendications des manifestants ?

La présidentielle du 12 décembre est un putsch sans les chars… Un coup d’Etat pour imposer un président dans un dispositif d’état de siège avec un électorat le plus faible dans l’histoire des élections en Algérie. Gaid Salah a semblé réussir son coup mais sa disparition a rendu ce scénario d’aucune substance et encore moins de crédibilité. Le Hirak a accusé le coup mais n’a pas fléchi malgré le reflux. Re-légitimer le pouvoir pour les vrais décideurs, c’est travailler sur le terrain des politiques publiques et des réformes aux relents populaires et populistes.

6- Existe-t-il un réel désaccord entre le chef de l’Etat et un clan du pouvoir pour que le discours  officiel aille à contre sens de ce qui se passe sur le terrain ? Et quelle latitude a le président pour faire accorder son discours avec sa traduction dans les faits ?

Tebboune est tellement ligoté par son Etat-major de l’armée qu’il ne peut engager de vrais changements en supposant qu’il en ait le courage. Il ne peut même pas bousculer les structures économiques ni changer de cap dans la politique économique tellement les intérêts de ceux qui l’ont portés au pouvoir et ceux qui capitalisent leurs profits dans nos ressources minières et rentières, firmes multinationales en particulier sont imbriqués et ne lui permettrons aucune audace ! Ce n’est ni son discours « radical » sur la fraude fiscale comme crime économique ni l’exclusion du PDG d’Ooredoo ne suffiront pour séduire car la trame des intérêts économiques d’une bourgeoisie algérienne oligarque et compradore dépendante d’une mondialisation néo-libérale est devenu un élément systémique dans le régime de Bouteflika !

Faire plaisir au Hirak n’est pas chose facile ! L’ombre du mouvement du 22 février est présente dans les tentatives de Tebboune à assoir des mesures économiques et sociales pro-Hirak ou à configurer une constitution qui tourne la page du régime de Bouteflika. Elle oblige le pouvoir de l’après-12 décembre à être sensible aux revendications du Hirak en particulier pour des questions sensibles comme une justice indépendante, un Etat de droit ou une économie de justice sociale. La rupture systémique revendiquée par le Hirak exige plus que l’audace pour Tebboune. Elle suppose une rupture avec la configuration du pouvoir politique tel qu’il s’est structuré depuis l’indépendance, une rupture avec les forces sociales qui l’ont alimenté pour en être les bénéficiaires mais aussi une rupture avec le modèle économique algérien néo-dépendant de l’économie mondiale où le capitalisme français, américain et maintenant chinois et turc ont essaimé leurs intérêts et tissé une toile d’araignée sur les richesses économiques, minières et naturelles algériennes.

7- La révolution du 22 février et ses revendications portées chaque semaine depuis une année par des manifestants réclamant un état de droit et une justice indépendante, est il en train de réussir, par sa résilience à « sensibiliser » sur la nécessité de faire respecter les lois de la république ? 

La résilience ne peut prendre la forme que d’une révolution et la radicalité anti-systémique du mouvement populaire et son initiation à l’auto-organisation en sont les premiers constituants.

Article précédentTebboune au Figaro: « Les revendications du Hirak ont presque toutes été satisfaites »
Article suivantL’ex-ministre Mohamed Hattab placé sous contrôle judiciaire