Les Carnets d’Orient de Jaques Ferrandez

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Conquête et Amour

Il y a un peu de Corto Maltese dans le personnage de Joseph Constant qui est au centre du premier récit intitulé « Djamilah », des Carnets d’Orient de Jacques Ferrandez. Seulement, Joseph n’est pas marin mais peintre et il n’a pas encore atteint la sagesse et le détachement du grand Corto vis-à-vis des misères du monde et des dangers de l’amour.

Le voilà donc quelque peu hautain, arrivant à Alger en mai 1836, accueilli par un autre peintre, Mario Puzzo, qui lui a épousé les mœurs et coutumes du pays. On pourrait craindre le pire avec un récit qui célébrerait l’Orient et ses mystères, chanterait la beauté envoûtante de ses femmes et noterait, ici et là, la sauvagerie de la conquête, rendue nécessaire par la barbarie des conquis.

Mais il n’en est rien et une étrange alchimie fait que Ferrandez parvient à dire tout cela sans jamais le dire non plus. Evitant de trop sombrer dans les clichés et surtout dans le manichéisme et parvenant à la faveur d’un dessein de toute beauté et d’un texte pour le moins équilibré à montrer que contrairement à ce qu’écrit Jean Daniel en préface de l’ouvrage publié chez Casterman, l’Algérie n’a pas du tout été une « épopée » ou une « aventure »  mais une page complexe de l’histoire à laquelle Ferrandez redonne vie grâce à ce que la fiction sait faire de mieux : donner voix et chair à des personnages attachants et vrais. Et qu’on ne parle pas de pédagogie, c’est le récit qui prime ici, même si le jeune lecteur peut en effet beaucoup apprendre sur l’histoire algérienne, française et ottomane.

Il y a donc le tendre Joseph,  le flamboyant Mario et la belle Djemilah dont on regrettera qu’elle ne parle pas beaucoup ou seulement pour poser des questions un peu naïves au petit françaoui.  Pourtant grâce à l’astuce fort intelligente d’une typographie sensiblement changée lorsque les personnages parlent en arabe, on aurait aimé entendre les mots d’amour de la belle.  Nous pardonnons cette maladresse à Ferrandez qui excelle par ailleurs à dire les délires de l’amour et ses folies. Joseph ne se fait plus Corto mais Majnun, succombant à la fièvre d’un amour auquel il ne peut renoncer et pour lequel il prend des risques inconsidérés. Ferrandez narre par ailleurs avec beaucoup de subtilité les deuils de l’Amour et le lecteur sera sensible à la mélancolie du trait, lors du  séjour que fait le héros à Boussada, pour faire face à la perte de sa belle.

Le mysticisme est en revanche bien moins rendu en ce qui concerne le personnage de l’Emir Abd El Kader, parfaitement dessiné que cela en est troublant mais dont l’intransigeance de caractère manque parfois de subtilité et surtout de spiritualité. On songe à une vignette de toute beauté où Ferrandez insiste sur la sabha que tient l’Emir entre ses mains mais où il lui fait dire une phrase assez belliqueuse et creuse: « je gouverne la loi à la main. Si la loi l’ordonne, je ferai moi-même tomber la tête de mon propre frère. » Mais Joseph lui-même reconnaît que « le dessin de cet homme est juste » et c’est bien là l’essentiel.

L’auteur n’est pas tendre pour finir avec les Clauzel, Bugeaud et consorts. Relatant en passant les crimes contre l’humanité commis durant la conquête, avec enfumage de grottes, pillages et viols en tout genres. Il montre avec intelligence la mauvaise foi des gouverneurs et des militaires et tous les paradoxes de l’entreprise coloniale qui pour justifier sa pseudo « mission civilisatrice » a besoin d’avilir l’adversaire et de le mépriser continuellement.

La civilisation n’arrivera donc en somme jamais puisque les barbares sont bien incapables de la recevoir. En témoignent ces mots lancés par Bugeaud, lors du siège de Constantine : « Que voulez-vous, Youssouf, nous avons sous-estimé les défenses de la ville et le fanatisme de ses habitants » L’Islam a déjà bon dos qui offre aux conquérants l’alibi parfait pour discréditer l’amour sans équivalent pour ce qui n’est pas encore une patrie mais une terre. Et c’est bien cet Amour qui aura raison de la France coloniale mais n’anticipons pas le récit de Ferrandez dont on chroniquera bientôt les autres épisodes.

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