La Tunisie ou les déboires de la théorie et de la pratique

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La Tunisie ou les déboires de la théorie et de la pratique
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La théorie est une hypothèse, on éprouve sa fertilité, on ne l’applique pas. Ou plutôt après l’avoir testé et ayant vérifié la fiabilité de sa cohérence, elle devient un outil propre à un certain usage. Mais là encore qui définira un tel usage ? Certainement pas son mode d’emploi. Vérifiée dans un contexte, elle doit l’être dans le nouveau, dans une nouvelle expérience. Elle va être testée à nouveau, le mode d’emploi peut être pris à défaut, il peut être corrigé ou la théorie rejetée parce que sans résultat attendu. La théorie restera donc toujours une hypothèse même lors de son « application », parce que son destin est de passer d’une expérience à une autre.

D’un milieu à un autre, d’un temps à un autre, elle devra éprouver sa cohérence, la modifier pour ne pas être rejetée. Car d’une expérience à une autre, elle pourrait perdre sa fécondité. En Tunisie, l’équipe dirigeante a jugé que l’usage qui était fait de la démocratie représentative condamnait celle-ci comme inappropriée au contexte tunisien (et même aux temps actuels, surenchériront certains de ses membres, étant donné la crise générale de la démocratie représentative), non bénéfique à l’expérience tunisienne. La Révolution se serait donné une nouvelle théorie de la démocratie et son application une nouvelle Constitution. Mais de la théorie à la pratique, il reste à savoir ce qui va être fait.  

L’opposition théorie et pratique peut être particulièrement dangereuse lorsqu’on importe une théorie et que l’on confond son mode d’emploi avec l’usage qui en sera fait. Ce serait confondre les deux contextes d’exportation et d’importation ou considérer le contexte d’importation inactif. Ce faisant, les sociétés postcoloniales ne cessent pas de corriger sans succès les écarts entre les théories du développement et leur application. Les débats actuels opposent l’équipe dirigeante tunisienne qui impute la crise politique et institutionnelle à la théorie de la démocratie représentative et l’opposition qui l’impute à sa pratique. Mais l’équipe dirigeante part de l’échec présumé de l’expérience de la démocratie représentative, mais non pas de la réussite d’une expérience qu’elle aurait théorisée. Elle reste elle-même dans l’opposition théorie pratique et part d’une autre théorie qu’elle va devoir appliquer sans avoir bénéficié de l’expérience, de la sienne et celle d’autres sociétés.  Une théorie que n’a encore vérifiée aucune pratique connue en Tunisie.

La nouvelle théorie, la « démocratie par le bas », met en cause la sacrée division des pouvoirs. Point sensible, dogme de la démocratie représentative. Elle vise comme à établir un pouvoir exécutif embrassant les autres pouvoirs et à mettre en place une démocratie consultative. On peut prétendre qu’elle veut appliquer un programme islamiste sans islamistes, le programme d’Ennahda sans Ennahda. Ou que Ghannouchi fait faire à Kais Saïed ce qu’il ne peut faire lui-même. Cela a déjà été vu ailleurs : des partis de gauche appliquant des politiques de droite. La politique a des chemins tortueux et avance masquée quand elle doit faire avec la résistance de certains de ses « matériaux ». Leading from behind, disait Obama.

La société tunisienne quant à elle veut du changement, elle met en cause le divorce de la société politique, sa corruption. Ce qu’on appelle ailleurs la « sécession des élites » : le système politique qui s’appuyait sur les classes moyennes est en effet soumis à de rudes épreuves par la bipolarisation du marché du travail et partant de la société. Il n’est pas sûr cependant qu’elle obtienne le changement désiré, car si la théorie de la « démocratie par le bas » peut être opposée à une théorie de « la démocratie par le haut », elle n’en reste pas moins une théorie qui veut être appliquée sans avoir fait ses preuves nulle part ailleurs (à ma connaissance) et qui par conséquent voudra certainement que son milieu d’application se soumette à la logique de la théorie. La soumission de la pratique à la théorie exige une forte adhésion de la société ou un régime dictatorial.

Dictature et dichotomie de la théorie et de la pratique   

On ne relève pas suffisamment le fait que la dichotomie théorie et pratique a quelque chose à voir avec la dictature dans les sociétés postcoloniales. Que du contexte occidental au contexte postcolonial sa théorie de la division des pouvoirs peut produire des effets inverses. La dictature est un régime qui part d’une dichotomie de la théorie et de la pratique, mais n’arrive pas à la rattraper au bout de l’expérience, à faire leur unité en bout de course. Sa théorie pense une société qui ne peut pas se penser elle-même.

Les dictatures qui se prévalaient d’une révolution le devenaient parce qu’elles voulaient imposer à la société ce à quoi elle n’était pas disposée ni préparée. L’importation de théories étrangères dans un milieu, conduit souvent à une opposition entre la pratique et la théorie, la théorie et son application, et ensuite à une dictature lorsque la théorie ne peut pas être corrigée par la pratique sociale. Nous constatons trop souvent que la politique des sociétés postcoloniales doit souvent faire avec ce gap entre la théorie et son application dans les sociétés postcoloniales. Il n’y a qu’à penser à la loi et à son application.  Ce gap fini par être structurel et intériorisé par les équipes dirigeantes. Elles s’y installent, en tirent avantage jusqu’à ce que cela devienne insupportable pour les sociétés. Alors que les oppositions politiques s’installent dans la dénonciation de la non-application de la loi. La démocratie suppose une certaine unité de la théorie et de la pratique, une unité des élites et de la société, une division du travail qui fonctionne.

En Tunisie, l’équipe dirigeante qui dispose d’un certain soutien populaire contre l’ancienne société politique pourra user d’autoritarisme pour réduire l’opposition, mais après ? Il faudra que s’établisse une nouvelle unité des élites et de la société pour que l’autoritarisme cède la place à la démocratie. La défection vis-à-vis de l’ancienne société politique doit s’accompagner d’une adhésion à la nouvelle que devra pourvoir la fécondité pratique de sa théorie. Le réalisme incite à penser qu’une telle fécondité fera défaut, que la démocratie aura du mal à succéder à l’autoritarisme, que l’autoritarisme se prolongera préoccupé par la stabilisation de la société. Là aussi le réalisme incite à penser qu’il n’y réussira pas, malgré l’aide extérieure, car l’environnement extérieur lui-même manquera de stabilité. La stabilisation ne doit pas être une fin en elle-même, elle doit avoir pour but le gouvernement du peuple par le peuple, seul garant d’une réelle stabilité. La théorie de « la démocratie par le bas » a produit une Constitution, mais elle doit aussi produire une société qui en fait sa Loi et une économie à son service. Cela seule la pratique le dira.

Une théorie qui s’abstrait et s’exporte d’une expérience et est consacrée universelle n’a plus besoin d’être testée, elle doit s’appliquer. Ainsi de la sacrée division des pouvoirs propre à la démocratie représentative. Quand son application en postcolonie aura des problèmes, quand même ses écarts avec la pratique pourront être dit structurels, les torts ne seront pas du côté de la théorie, mais de la pratique, non du côté du politique et de son postulat, mais de celui de la société immature. Pourtant, une théorisation de l’expérience française, par exemple, aura peu de chances de se révéler une hypothèse satisfaisante en milieu indigène. Car elle ne va pas servir dans un milieu identique au milieu d’où elle s’est abstraite, elle va s’impliquer dans un milieu actif qu’elle ne supposait pas. Une théorie est le résultat de la réflexion d’une expérience, d’elle-même sur elle-même. En perdant le fil de l’expérience, une théorie n’a aucune chance de succès. Une théorie suppose toujours une expérience, une base informationnelle (A. Sen), elle est une théorisation de l’expérience que l’on peut contrôler ou sur laquelle nous avons seulement prise. Lorsque la base informationnelle est trop étroite, son application sera inexacte. Une théorie est une théorisation d’une expérience et une hypothèse pour une autre expérience, l’hypothèse qu’une expérience a abouti aux résultats qu’elle a prévu à partir de certaines conditions. Une fois que sa cohérence est vérifiée dans l’expérience, autrement dit est en cohérence, en résonnance, avec l’expérience, elle devient un outil de l’expérience. Dans tous les cas, c’est l’expérience qui définit son usage, l’outil ne définit l’expérience et le mode d’emploi n’est identique à l’usage, que lorsqu’il est parfaitement congruent à l’expérience, comme dans un laboratoire de sciences. Avec une théorie dite universelle, la réflexion s’enfermera dans l’étude et la correction d’écarts entre le modèle et son application. Car il n’y a que des expériences singulières.

Démocratie consultative versus démocratie parlementaire

La « démocratie par la base » peut ne pas être une théorie étrangère dans le sens où elle n’est pas empruntée à l’expérience d’une société étrangère, mais elle peut l’être à l’expérience autochtone. Elle reste une théorie qui comme théorisation d’une expérience, n’apparait pas comme celle d’une expérience de la société tunisienne, à partir de laquelle elle pourrait irradier. Elle apparaît comme celle d’une équipe de lettrés, d’un laboratoire, qui pour devenir celle d’une société, doit affronter les autres « laboratoires » de la société qu’elle doit convaincre, l’expérience d’une telle société, ses dispositions, ses habitudes et ses préférences. 

Si je ne me trompe pas quant au modèle que veut promouvoir l’équipe dirigeante : un président et des conseils locaux élus au suffrage universel, autrement dit une sorte de démocratie consultative, nous sommes en face de deux scénarios : un président qui consultera, arbitrera et coordonnera des compétitions et des solidarités locales, s’il y réussit, la démocratie consultative s’apparentera alors à une démocratie délibérative ; un président qui consultera, mais ne pourra pas écouter ou entendre, devra recourir à la force publique. Sa réussite et son échec ne pourront cependant pas être imputés entièrement à l’équipe dirigeante. À l’impossible nul n’est tenu. L’échec dépendra aussi d’une société civile et politique qui refusera l’expérimentation, de mettre à l’épreuve la nouvelle approche avec la société. Car si la société peut faire et défaire les présidents, ce qu’accorde la nouvelle Constitution, l’expérimentation démocratique et sa théorisation pourront se poursuivre.

Pour préserver son hégémonie, rester la référence mondiale en matière institutionnelle, l’Occident jouera l’opposition au modèle de « démocratie par le bas » avant même que la société en fasse l’expérience, afin de ramener la société tunisienne au modèle de démocratie représentative prétendue et … à la dictature qui résulte de son échec. Car, il faut le répéter, la dictature est le résultat d’une « inadéquation » de la théorie et de la pratique de la démocratie, autrement dit des institutions et du peuple. Quand on dit qu’une société n’est pas prête pour la démocratie, c’est que l’on suppose un modèle universel de démocratie et pas un peuple qui se gouverne, comme si l’on pouvait séparer l’art de se gouverner du peuple qui se gouverne et couler tous les peuples dans le même moule.

L’échec de la démocratie représentative dans une société qui cherche par son moyen à s’unifier, parce qu’elle est une théorie empruntée à une société exemplaire qui a réalisé par son moyen son unité, signifie que la société n’a pas produit par son moyen le but recherché, le bon ordre social et politique. Une autre théorie subira le même échec si elle produit les mêmes effets. Comment considérer la théorie de « la démocratie par le bas » de l’équipe dirigeante tunisienne ? Elle peut être inspirée par l’histoire de la Tunisie, du monde et du monde musulman, mais cela ne suffit pas pour qu’elle fasse corps avec l’expérience politique tunisienne. Elle doit sortir, irradier dans la société à partir de son laboratoire. En supposant qu’elle est le résultat d’une théorisation de l’expérience tunisienne dans le monde, il reste que cette théorisation est faiblement partagée par la société tunisienne, qu’elle n’a que de très faibles liens positifs avec l’expérience récente et que l’opposition de la société civile et politique ne facilite pas son irradiation dans la société. La discontinuité entre théorie et pratique sociale est importante. Ce n’est pas la théorie de « la démocratie par le bas » qui a conduit l’équipe dirigeante à diriger le pays, c’est le rejet par la société de la société politique de la démocratie représentative. On peut lui reprocher de vouloir jeter le bébé avec l’eau du bain, soit rejeter la démocratie représentative avec la société politique. Il est vrai que fait défaut une société politique de substitution sans laquelle il ne peut y avoir de démocratie représentative. Mais il reste que la théorie de la « démocratie par le bas » est adoptée par défaut. La société et l’équipe dirigeante se rejoignent sur le rejet de la société politique de la démocratie représentative, mais ensuite il faudra faire face aux raisons que la société avait de rejeter l’ancienne société politique. Ses raisons ne disparaissant pas avec la disqualification de la classe politique.

Sortir de la trappe de la dictature

Une chose est sure, la Tunisie entre dans une nouvelle phase d’expérimentation politique. Inventera-t-elle « sa » démocratie ou retournera-t-elle à l’état pré-démocratique ? L’innovation politique conduira-t-elle à sortir d’une impasse pour entrer dans une autre ou à l’engager dans une réelle politique d’expérimentation sociale ? La société tunisienne se fera-t-elle suffisamment confiance pour produire l’innovation pertinente ? Il reste à savoir si l’équipe dirigeante et la société civile et politique pourront faire prévaloir ensemble une politique d’expérimentation sociale qui vise à instaurer un gouvernement du peuple par le peuple. Car il faut le rappeler, une réelle démocratie ne s’impose pas à une société, de même qu’une société qui n’a pas confiance en elle-même n’est pas disposée à devenir une réelle démocratie. Il faut dire aussi qu’une démocratie réelle a besoin de compétences politiques en mesure d’accorder ce que l’on veut faire et ce que l’on peut faire. L’impuissance politique est manifeste lorsque l’on peut dire ceci et faire cela. C’est que les institutions tournent alors à vide ne convertissant plus les préférences individuelles en préférences collectives. La réforme des institutions n’a de sens que lorsqu’elle a une telle conversion en vue et la réalise. Et une telle conversion a besoin de convertisseurs : de politiques compétents qui ont eux-mêmes besoin d’une société civile compétente. Quand incompétence politique et civile se conjuguent, il faut alors revoir les croyances qu’elles partagent.

La politique est toujours d’expérimentation, sauf qu’elle met en présence des acteurs de part et d’autre, sauf qu’elle est rarement d’expérimentation sociale. Le milieu social est fourbi de stratégies, mais aussi d’asymétries. Ce qui veut dire qu’elle fonctionne aussi avec des coups de force. On peut relever qu’une politique de disqualification de la société politique s’accorde bien avec une politique implicite de réduction des dépenses publiques au travers d’un certain laminage des classes moyennes qui du même coup réduira les disparités sociales, mais en accroissant probablement le nombre des démunis. C’est un mouvement que l’on peut constater à l’échelle mondiale, qui précède en son maillon faible. Les sociétés qui ne déploient pas de stratégie de conversion de la classe moyenne s’exposent à de graves tensions. On peut dire que la classe moyenne tunisienne est en train de jouer son destin. La société tunisienne pourra-t-elle sortir de son appauvrissement ? En s’attachant à un passé accompli, en refusant ce qui vient, le monde lui fera violence. Un des résultats réels qui s’imposera à la théorie de « la démocratie par le bas » – théorie qui a un écho social réel auprès des plus défavorisés, sera la préservation de l’ordre public, nécessaire avant tout. Qu’il soit attendu avant tout, ne préserve pas d’autres résultats, ceux-là inattendus et contraires. « Prendre son destin » en main, outre le fait qu’il ne se donne pas tout entier, signifie autre chose que de la passivité ou de l’opposition. Pour avoir un destin plus inclusif et plus démocratique, il faut y voir plus clair. Si cela n’est l’apanage, prétendu ou pas, que d’une équipe gouvernementale, il aura du mal à se concrétiser. La société impliquée déploiera des stratégies « sauve qui peut », autrement dit une dispersion et une défection des élites en seront la conséquence.

Pour qu’une théorie sociale et politique soit validée par l’expérience, il faut que les croyances[1] de la société l’intègre pour être éprouvées. La société défend toujours la cohérence de ses croyances. Sans croyances fermes, elle surfera sur le cours des choses tant qu’elle le pourra. Car l’on sait que la société qui est composite et est traversée par des mouvements asynchrones se servira de stratégies diverses pour l’appliquer, tirer avantage et se protéger de ses dommages. Quand on sait que les croyances n’intègrent pas les hypothèses d’une telle théorie et que ce sont les croyances qu’il faut changer, une théorie qui ne transformerait pas l’expérience qui en est la source ne peut le faire. Les croyances sont mises en échec par la réalité qu’elles ne peuvent plus intégrer. Mises en échec, la société ne sait plus que faire. L’ordre qu’appelle alors le désordre n’est pas démocratique.

L’élection d’une équipe qui remet en cause une Constitution pourrait laisser penser qu’elle s’est probablement appuyée sur des croyances favorables aux hypothèses d’une telle théorie, cela n’est pas le cas, la majorité de la société était défavorable aux résultats de l’expérience antérieure de la démocratie représentative. Les anciennes représentations politiques n’ont plus ses suffrages. Il reste qu’être favorable à des hypothèses ne signifie pas être acquis à ses prétentions théoriques, elle jugera ses résultats pratiques. En particulier quand il s’agit d’adhésion par défaut, en opposition à d’autres hypothèses. Les résultats seront sanctionnés, ils apporteront soutien ou défection. Tout dépend de la manière dont sera transformée la société avec la mise à l’épreuve de la prétention des hypothèses théoriques. Sera-t-elle mieux accordée ou plus désaccordée ? On constate, en attendant, que la société ne sait pas, que l’innovation sociale ne répond pas à celle étatique. La Tunisie doit ci prendre conscience qu’elle a l’occasion d’innover non seulement pour elle-même, mais aussi pour toute l’Afrique, si elle ne veut pas rester enfermée dans la trappe de la dictature. Pour ce faire, elle doit rétablir une certaine unité de son expérience, de ses théories et de ses pratiques, de ses élites et de la société. Elle doit accepter de mettre à l’épreuve ses croyances, ses hypothèses théoriques. Seule moyen de les affermir, de faire mieux se conduire la société.

Si l’on renonce à l’opposition théorie pratique pour une politique de l’expérimentation qui parte de l’expérience et de sa réflexion, on s’épargne la dichotomie théorie pratique de départ qu’il faut ensuite rattraper. La théorie devient une théorisation, une réflexion dans et sur l’expérience, qui comprend ses possibles et souhaitables transformations et passe d’une expérience locale à une autre. Elle devient un outil de transformation fabriqué dans le processus de transformation. On remplace une discontinuité de la théorie et de la pratique, par une continuité de l’expérience et de la réflexion, de la pensée et de l’action. La politique devrait être considérée comme une mise en condition de la société pour lui faire produire ses hypothèses et les moyens de les réaliser, pour mettre en cohérence ses théories et ses pratiques et non pas comme l’application d’une théorie aux pratiques sociales. Si l’état actuel de la théorie de « la démocratie par le bas » constitue une telle mise en condition, une expérimentation démocratique est envisageable.

Histoire de la dichotomie

Le divorce de la théorie et de la pratique est souvent précédé par la séparation de la société et de la pensée. En Occident ce divorce a été partagé par ses sociétés, car il a eu des conséquences heureuses, produisant une division du travail conquérante. Sa fertilité s’étiole aujourd’hui. En postcolonie, l’étatisme est souvent la conséquence de ce divorce, il en est devenu, en retour, en désespoir de cause, l’origine. Les élites étatistes postcoloniales s’efforcent alors de faire bon usage du mode d’emploi des théories importées, ne serait-ce qu’à leur profit. Bon usage qui obtient la condescendance de l’extérieur, mais finit par faire excéder les effets externes négatifs sur ceux positifs.

Une théorie, du fait de sa discontinuité avec l’expérience, obtiendra d’autres effets que ceux qu’elle est supposée rechercher. Car sa traduction par l’expérience sociale ne sera pas conforme. La théorie de la « démocratie par la base » va par exemple réaliser l’affaiblissement des partis existants, mais pas le renforcement de la démocratie, transformant ainsi le moyen en fin et la fin en moyen, la « démocratie par la base » ayant besoin de remettre en cause les prérequis de la démocratie représentative. Cette théorie demande à la société de faire une société politique sans son système actuel de partis. Si elle doit se défaire des partis avant d’établir sa démocratie consultative, de quelle capacité d’organisation disposera-t-elle avec des conseils locaux agrégés et sans pouvoir politique ? Elle risque de refuser de se défaire de l’ancienne société politique si une nouvelle ne se substitue pas à l’ancienne. Elle risque d’être ingouvernable.

Une théorie qui refuse de se remettre en question avec l’épreuve de la réalité se refuse en réalité à voir l’ensemble de ses conséquences. La cohérence interne d’une théorie n’est pas son seul critère de validité, le plus important est celui de sa fiabilité : peut-on lui faire confiance pour avoir tels effets pratiques ?  La cohérence formelle d’une théorie est mise à l’épreuve par le milieu qui l’accueille. Elle est toujours cohérente à un milieu, appartient à un laboratoire ; elle se propage d’un milieu à un autre, passe d’un « laboratoire » à un autre qui la font leur. Certains lui restent indifférents ou la rejettent. La théorie cherche alors à s’imposer et non à être partagée. Elle finit par être rejetée, oubliée.

La théorie de « la démocratie par la base » vise-t-elle à faire émerger un nouveau système de partis ? Aucun n’indice n’apparaît dans l’état actuel de sa théorie, ni dans l’expérience sociale. Mais la théorie peut se développer et s’adapter aux conditions auxquelles elle est confrontée. Pour le moment son objectif serait plutôt d’organiser la défection des compétences sociales et politiques vis-à-vis de l’ancien système des partis, il reste que la contrepartie nécessaire, qui consiste à fabriquer de nouvelles compétences, n’est pas évidente. Car un système politique ne peut pas se passer de compétences politiques, qu’il faut se garder de confondre avec des clientèles. Même un système politique sans parti ne peut s’épargner l’existence de compétences politiques et empêcher les compétences de se répartir d’une certaine manière. Les Conseils de la nouvelle Constitution auront besoin de telles compétences. Qui conseillera le président et fera faire consensus autour de lui ? Comment se fabriqueront des majorités ou des consensus ?

Il nous faut maintenant revenir à l’histoire de cette dichotomie entre la théorie et la pratique. Cette dichotomie exproprie le sens commun de l’expérimentation. La démocratie représentative vise à rattraper au bout de l’expérience la dichotomie de la théorie et de la pratique qu’elle pose au départ. Comme elle vise à dépasser la division de la société en classes dans la nation. Il se passe alors que des spécialistes qui réfléchissent sur des expériences proposent des théories qui permettront de diffuser ces expériences ; des politiques font les médiateurs entre celles-ci et des publicsLes publics ne se forment pas d’eux-mêmesQuels publics peuvent constituer les conseils locaux réunis en conseil régional ou conseil législatif ? En démocratie, et abstraction faite de la société de classes, la demande sociale et l’offre scientifique interagissent, au travers et par la médiation politique. Le politique n’est pas un simple intermédiaire, il est un médiateur (B. Latour). Il transforme la demande sociale en demande scientifique et l’offre scientifique en demande sociale. En pays rationalistes, les politiques traduisent moins la demande sociale en demande scientifique, que l’offre scientifique en offre politique à laquelle s’ajuste la demande sociale au travers des élections. En société de classes, ce sont certaines demandes sociales (les grands producteurs) qui formatent la demande scientifique, qui financent les laboratoires et markettent la demande sociale.

L’opposition théorie pratique renvoie à une division de classes, la division du travail entre ceux qui pensent et ceux qui travaillent. Division qui commence avec l’ordre féodal, son idéologie des trois ordres (G. Duby) et ses deux classes sociales : la classe dominante comptait ceux qui guerroient et ceux qui prient (pensent le rapport au monde) et la classe dominée, ceux qui sont contraints de travailler pour vivre. Ceux qui pensent relèvent de la classe des propriétaires, les guerriers et les prêtres, ils peuvent se préoccuper du futur et de l’avenir, les non-propriétaires travaillent, obéissent, exécutent et sont préoccupés par leur subsistance quotidienne. L’opposition théorie pratique renvoie à une extériorité de la pensée par rapport à l’action et son exécutionLa société qui applique n’est pas celle qui pense, mais une minorité qui lui est extérieure, qui forme une classe à part.

Le style indirect de gouvernement

Mais comme ce n’est pas elle qui applique, contrairement à la dictature qui force l’application, la société qui pense cherche le moyen de faire appliquer sa théorie à celle qui l’exécute. Elle usera toujours de la contrainte, de manière ouverte au départ et aux moments de crise, mais de manière discrète une fois la contrainte intériorisée. L’intériorisation de la contrainte suppose une stabilisation du rapport de classes qui ne va pas sans une fertilité de la théorie : ce qu’elle rapporte aux deux classes leur convient.

Une lutte ou une collaboration entre les deux classes définiront les conditions de ce rapport. On peut constater à l’échelle mondiale que la collaboration de classes l’a emporté. En effet, les ressources étant mondiales, le produit national et sa répartition dépendent largement de la compétition internationale. La lutte entre nations – sans parler des luttes nationales d’indépendance, l’a emporté sur la lutte de classes. La lutte interne (de classes ou de classes en formation) ne l’emporte sur la lutte externe (en général compétition économique ou guerre) que quand celle-ci coûte plus qu’elle ne rapporte et que la nation régresse. Aussi constatera-t-on dans les parties du monde chez les unes une guerre ou compétition entre nations et chez les autres entre groupes sociaux. La lutte de classes n’est pas passée à l’échelle mondiale. S’il y a une classe mondiale de propriétaires, il n’y a pas de classe des prolétaires, mais des classes (et la division en classes n’est pas la seule en jeu) que la classe mondiale réussit à mettre en compétition.

Une telle division sociale du travail de la société de classes, comment pourrait-elle fonctionner dans une société qui, quand elle ne la refuse pas, peine à intérioriser un tel rapport de classes ? Le refus ou la difficulté tient à ce que la dichotomie de la théorie et de la pratique par laquelle la division de classes voulait s’introduire a été inefficace. Parce que non acclimatée, elle s’est aggravée au lieu de se résorber en fin de parcours de l’expérience.

On confond trop souvent le gouvernement du peuple par le peuple avec le système politique dans lequel s’est incarnée la société de classes européenne. Après la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’Union soviétique, la fin de l’histoire a été annoncée et on a cru le triomphe du libéralisme consacré. De nombreuses élites postcoloniales ne voyaient plus l’avenir que dans la forme du libéralisme et de son système politique. Dans les sociétés postcoloniales, l’acclimatation du modèle occidental de gouvernement du peuple par le peuple a réussi dans certaines sociétés, mais pas dans d’autres. Partout où l’idée de nécessaire acclimatation était insuffisamment partagée, l’adoption a échoué. L’idée d’acclimatation était absente en Tunisie, car acclimater quoi à quoi ? Les clivages idéologiques associés au modèle prirent la place du projet d’acclimatation, de transcontextualisation. Le système politique n’a pas été pensé par la société comme le moyen de réaliser sa volonté de puissance. On n’a pas pensé que la démocratie parlementaire a été le moyen de la réussite des sociétés occidentales dans un contexte d’hégémonie. Il y était question d’appliquer le modèle, certains pour l’appliquer correctement, autrement dit selon son mode d’emploi, d’autres pour l’acclimater à une idéologie ou le récuser. Il n’était pas question pour la société de contester le moyen emprunté s’il ne conduisait pas à la fin sociale recherchée. Pour les différents partis, le dernier mot n’était pas celui de l’expérience, mais celui de la théorie érigée en idéologie, autrement dit non pas en hypothèse, mais en dogme.

On oppose souvent « démocratie par le haut » (forme de gouvernement de la démocratie représentative) et démocratie par le bas (démocratie directe ou délibérative). La démocratie n’est pas une forme de gouvernement (John Dewey). Ce qu’il faut opposer est plutôt le style de gouvernement, le style direct qui commande, par l’édiction d’une loi générale et son application, et le style indirect qui travaille sur les croyances de la société et leur vérification, sur les conditions de transformation des dispositions sociales. Gouverner ne consiste pas à édicter des lois selon les désirata d’une majorité ou d’une minorité qu’une population aurait ensuite à appliquer. Gouverner dispose la société à se gouverner en se donnant de bonnes dispositions, de bonnes lois et de bonnes institutions. La démocratie fait congruer, en bien ou en mal, les propensions de la société et les objectifs de la politique publique. Elle implique la société dans sa transformation. La politique publique aurait pour objectif d’établir les conditions générales nécessaires à la réalisation et/ou transformation des dispositions de la société pour qu’elles puissent se réaliser. Si les dispositions de la société ne font pas corps avec de telles conditions légales et institutionnelles, si elles divergent avec la politique publique, cela ne permettra ni à l’État ni à la société de réaliser leurs objectifs.

On constate dans les sociétés postcoloniales une incohérence des dispositions de la société, un désajustement des propensions à consommer et des capacités de la société, puis des dispositions et du cours réel des choses, et un ajustement des dispositions au cadre d’exercice légal et institutionnel qui n’arrive pas à corriger leur écart. Le désajustement constaté entre les propensions à consommer et les capacitéss’explique. Les premières sont suscitées par la consommation mondiale, les secondes détruites par la production mondiale. La propension à importer finit par excéder fortement la propension à exporter. La politique ne prend pas en compte ce que sont les dispositions ce qu’elles doivent devenir pour se réaliser, s’ajuster au cours réel, étant donné un contexte national et international (croissance ou décroissance, compétition ou guerre). Les élites surfent alors sur les dispositions sociales et le cours des choses sur lesquels elles n’ont pas de prise jusqu’à ce qu’explosent des « révolutions » avec le choc entre des dispositions sociales (forte disposition à consommer) et le cours des choses (faible capacité de production et propension à importer insoutenable).

Le divorce entre les capacités et les dispositions sociales est largement dû au fait que les sociétés postcoloniales sont indirectement gouvernées par les grandes puissances industrielles. Ces dernières produisent chez ces premières des consommateurs et détruisent la concurrence qui les menace. On peut dire que les dictatures qui ne peuvent se transformer en démocratie sont largement au service des grandes puissances industrielles, qu’elles les arrangent, malgré des discours qui dérangent, mais sont sans conséquence. L’avenir appartient aux sociétés qui ont adopté le style de gouvernement indirect[2], elles domineront celles dont le style est resté direct et feront la guerre à celles qui leur résistent.

Pourquoi dans les démocraties représentatives des politiques de gauche doivent être appliquées par des gouvernements de droite pour être acceptées et inversement ? Parce qu’alors les partis ne peuvent pas réaliser leur programme sans les autres partis, sans une majorité politique ou un large consensus politique. Il arrive alors qu’un gouvernement de droite fasse accepter une politique d’austérité à ses électeurs plus facilement qu’un gouvernement de gauche, de même pour un gouvernement de gauche. Ce qui est une autre façon de faire majorité/consensus de manière indirecte : faire faire une politique de droite par un gouvernement de gauche. L’important c’est que les partis qui divisent la société à un moment donné puissent la rassembler à un autre. Les partis allemands se divisent lors de la compétition électorale, ils s’unissent lors de la réalisation du programme de gouvernement. Les sociétés qui ont adopté la représentation proportionnelle ont plus confiance dans leur unité que celles qui ont adopté le scrutin majoritaire. Dans les sociétés qui fonctionnent au consensus et à la compétition, les partis politiques ont une meilleure santé et ne subissent pas de chocs. Ils représentent des intérêts collectifs, plutôt que des idéologies, qui savent que leur réalisation dépend de la réalisation d’un intérêt national. On dit que les élections déterminent la politique à courte vue des partis, cela n’est juste qu’en partie. La vie politique d’un parti relève d’une autre échelle de temps, celle des croyances vérifiées de la société. Quand une société ne vérifie plus ses croyances, quand elle ne sait plus, la vie politique peut se réduire à la préparation d’une élection présidentielle, à la recherche d’un homme providentiel. Un parti idéologique, trop porté à s’en tenir à une cohérence formelle, est fermé à l’expérimentation, il échoue dans sa fonction de médiation, il ne travaille plus à l’ajustement des dispositions sociales et des capacités à les satisfaire. Un parti représentant des intérêts est moins porté à l’abstraction, il contribue à la transformation des préférences des consommateurs et des producteurs en préférences collectives, à l’alignement des intérêts, il se trompe et se corrige.

Des élites peuvent avoir raison contre leur société ou avoir tort, et inversement. Quand elles ont raison et leur société a tort, ce qui devrait être le cas quand elles doivent affronter de l’inédit auquel elles n’ont pas préparé leur société, elles ne pourront faire admettre à la société leur politique que s’il y a consensus entre leurs différentes composantes. Leur consensus politique ne permettra pas à la société d’affirmer une forte opposition. Mais ce consensus se défera si elles ne peuvent gagner progressivement un consensus social, si les croyances de l’élite ne deviennent pas celles de la société.

Les partis de masse, comme les syndicats de masse, sont importants pour la vie politique d’une société relativement unifiée. Sans ces organisations, le débat politique ne pourrait pas concerner l’ensemble de la société. Une vie politique en mesure de produire des majorités politiques, du consensus social et politique, a besoin de citoyens impliqués. Dans une société segmentée ou en voie de fragmentation, les partis de la démocratie représentative sont inadaptés ou à contrecourant, ils se surajoutent aux divisions sociales existantes. Dans le cas de la théorie tunisienne de « la démocratie par la base », tout se passe comme si l’équipe dirigeante allait jouer d’un découpage électoral et d’anciennes divisions sociales pour vaincre les résistances qu’oppose la société civile et politique à la Révolution, à commencer par les institutions de la démocratie représentative. La Révolution de l’équipe dirigeante s’appuie sur les régions ignorées par le développement pour contester les acquis de celles qui en ont bénéficié. Elle ne peut conduire qu’à un laminage des classes moyennes étant donné la crise sociale et économique. La question est comment cela va s’effectuer, dans l’ordre ou le désordre ? La société participant à sa déstructuration ou sa restructuration, jouera-t-elle l’inertie ou la participation active ? La société tunisienne comme beaucoup d’autres ne veut pas voir que le futur des nouvelles générations ne ressemblera pas au passé des générations précédentes. Elle est simplement touchée avant les autres et ne voit pas qu’il faudra reculer pour mieux sauter. La puissance productive mondiale ne va pas continuer à s’accroitre, le pouvoir d’achat par conséquent. Quelle part de la production mondiale, la Tunisie et l’Afrique vont-elles s’attribuer ? Et comment va-t-elle se distribuer ?


[1] Je rappelle que les croyances ne sont pas à prendre dans le sens du rationalisme qui oppose savoir et croyance, comme rationalisme et irrationalisme, mais dans le sens du pragmatisme, de savoir vérifié. Il n’y a pas de savoir absolu, le savoir se vérifie dans une expérience.

[2] Un récent livre nous en donne un avant-gout. Philippe Huneman. Les sociétés du profilage – évaluer, optimiser, prédire. Payot. Janvier 2023. Un extrait de l’introduction : « Nous avons donc quitté les sociétés de contrôle, nous entrons dans les sociétés du profilage. Si, certes, contrôle comme profilage individualisent, le contrôle joue sur l’ici et maintenant tandis que le profilage prédit. Le contrôle, héritier de la discipline, suit et monitore les comportements, alors que le profilage, lui, portera sur les croyances et les préférences au sens des économistes. Le profilage hérite aussi de l’idéal régulateur de la discipline, à savoir l’optimisation d’une productivité. Enfin le profilage, à la différence du contrôle et dans la lignée de la discipline, fait naître de nouveaux sujets et de nouveaux groupes, comme j’y insisterai. »

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