Infrastructures Internet: Demande locale, hébergement étranger … le casse-tête du monopole

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Internet : plus de 3,7 millions abonnés au fixe et 38 millions abonnés au mobile au 3e trimestre de 2020
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Le nombre de sites “web marchands” certifiés par le Groupement d’intérêt économique (GIE) monétique est sans aucun doute appelé à augmenter. “Nous intégrons, au fur et à mesure de nouveaux webmarchands, qui sont actuellement au nombre de 47”, a déclaré l’administrateur du groupement, Madjid Messaoudene, dans un entretien accordé à 24H Algérie. “ Et nous recevons, chaque mois, une moyenne dizaine de demandes de certification pour devenir webmarchand”.

Dans son article 8, la loi de 2018 portant sur le commerce électronique stipule que cette activité est soumise (…) à la publication d’un site ou d’une page web hébergée en Algérie avec une extension “.com.dz”. S’ils se sont nombreux à s’être dotés de cette extension, les webmarchands à héberger leurs contenus en Algérie sont plutôt rares. La faute à une offre d’hébergement local quasi-inexistante. Et si les opérations de paiement électronique n’exigent pas en elles-mêmes des ressources techniques importantes, comme le font savoir plusieurs de nos interlocuteurs, les Algériens ne peuvent espérer avoir un commerce électronique prospère sans hébergeurs, datacenters, un IXP (Internet eXchange Point) ou encore, un réseau Internet de qualité. 

“L’absence d’infrastructures est une des causes du retard du commerce électronique en Algérie”, estime Younes Grar, consultant en TIC. “Certes, avec le flux actuel, ce n’est encore un besoin pressant. Mais l’offre va être rapidement dépassée par la demande”, estime-t-il. Selon Ali Abassene, Directeur Technique à l’EADN (Entreprise d’Appui au Développement du Numérique) et expert en standardisation des TIC à l’Union Internationale des  Télécommunications (UIT), “l’Algérie manque déjà d’infrastructures, estimant qu’il ne peut y avoir un engouement de la part des opérateurs e-commerce sans infrastructures”.

De la nécessité d’héberger sa boutique en Algérie

Les hébergeurs locaux en Algérie sont au nombre de trois. Djaweb (Algérie Télécom), Télédiffusion d’Algérie (TDA) et IcosNet. Et pour le moment, avec un commerce électronique embryonnaire, “cela ne pose pas encore problème”, affirme M. Grar. “Lorsque nous parlons d’hébergement et d’accès Internet, nous avons surtout besoin de services de qualité à des prix accessibles”, nuance-t-il.“Cela ne sert à rien de proposer un hébergement encore plus cher que ceux proposés à l’étranger. Les sites marchands ne vont pas s’en sortir. Surtout lorsque leurs e-boutiques contiennent des photos ou vidéos qui consomment la bande passante”, fait-il savoir. 

Un avis partagé par l’administrateur du GIE Monétique. “Un webmarchand exige une qualité de service conforme aux standards internationaux. Par exemple, ailleurs, les clients bénéficient d’une SLA (Service Level Agreements, un contrat entre un client et l’hébergeur, NDLR) avec l’hébergement. Ils ont alors des conditions de disponibilité de leurs sites web. Cette offre n’est pas encore mature en Algérie. Certains webmarchands craignent qu’en cas de panne à 22H, ils ne trouvent aucune assistance”.

“Au-delà de l’infrastructure physique qu’est un DataCenter, il manque aussi les infrastructures d’hébergement des données et services (les Clouds), bien que l’ARPCE ait attribué des autorisation de CSP (Cloud Service Provider) à divers opérateurs”, constate, de son côté, Ali Abassene.

S’il fait savoir que “l’hébergeur ne peut pas mobiliser ou investir dans des ressources techniques ou humaines sans demande”, M. Messaoudene, tout comme M. Abassene s‘accordent à dire que dans “le secteur des TIC, c’est à l’offre d’anticiper la demande”.

L’installation de nouveaux hébergeurs est d’autant plus urgente “que les nouveaux webmarchands doivent être hébergés en Algérie. “En plus de promouvoir un contenu algérien, un hébergement local prévient des soucis de sécurité avec toutes les informations que récoltent les boutiques en lignes”, rappelle M. Boucherim.

“Ce n‘est pourtant pas extraordinaire”, enchaîne M. Grar. Le plus important, c’est d’avoir une connexion internet très fiable. Quant au respect des normes d’installations ou de configuration techniques, c’est jouable”, poursuit-il. La qualité d’un service d’hébergement est tributaire de la bande passante, qui reste à  améliorer. “Un débit élevé ne va pas forcément améliorer le paiement électronique en soi, mais c’est un créneau primordial pour le commerce électronique en tant que secteur”, rappelle M. Boucherim.

Autre raison d’accélérer la mise en place des hébergeurs locaux, selon nos interlocuteurs, est de réduire la charge sur la bande passante internationale. La bande passante internationale est “fullement” exploitée parce que tout est hébergé à l’étranger”. Or, un contenu local, hébergé ici en Algérie, “ne nécessite pas le recours à la bande passante internationale. “Nous exploitons maintenant la bande passante internationale pour la quasi-totalité de notre navigation sur Internet et ceci provoque sa congestion. Elle est de 1.6 terabyte alors que les abonnés dépassent les 30 millions”, calcule M. Boucherim. 

La qualité du réseau Internet est justement l’une des raisons qui poussent les propriétaires de sites Internet de se rendre vers des hébergeurs étrangers. “A quoi cela me sert de lancer une boutique en ligne si mes clients ne peuvent pas accéder ou naviguer dans mon site à travers les différents produits ?”, s’interroge M. Grar.  

Pourquoi le débit Internet en Algérie est faible ? 

“Pourtant, c’est pas le nombre d’investisseurs qui manque. C’est le monopole qui est imposant”, affirme M. Boucherim. “Nous avons loué un rack quelques années auprès d’AT puis, une année plus tard, notre baie a été coupé par le même opérateur sous prétexte que nous n’avions pas le droit d’héberger, faute d’autorisation. Nous avons alors déposé une demande auprès de l’ Autorité de Régulation de la Poste et des Communications Electroniques (ARPCE) mais notre dossier est resté sans suite”, fait savoir un professionnel du secteur sous couvert d’anonymat.

L’opérateur historique, Algérie Télécom, a le monopole sur le backbone (épine dorsale, centre névralgique d’un réseau informatique, NDLR) national et international. Et si les opérateurs de téléphonies mobiles, notamment Djezzy et Ooredoo effectuaient auparavant du peering (l’échange de trafic Internet entre opérateurs ou fournisseurs, NDLR) avec d’autres fournisseurs d’accès à Internet (FAI) étrangers, leur accès à la bande passante internationale transite désormais par Algérie Télécom. Exception faite pour IcosNet

Conséquenc directe: une bande passante saturée en transit international mais pas de peering local. “Pourtant, la bande passante locale est suffisante car la backbone d’Algérie Télécom est de haut niveau”, fait-remarquer M. Boucherim. 

“Les autorités doivent libérer le marché des telecom et accorder aux hébergeurs la possibilité d’utiliser le backbone d’Algérie Télécom”, estime un professionnel du secteur. Premièrement, pour exercer du peering local. “Les opérateurs n’auront pas besoin du trafic Internet allant outre-mer pour revenir auprès des internautes algériens. De la sorte, le réseau Internet profitera d’une réduction de latence”, fait-il savoir.

“Le peering permet à 2 opérateurs de s’échanger des parties de leur trafic Internet pour des objectifs de résilience ou de performance. En cas de panne d’accès Internet à l’international d’un opérateur, il pourra aiguiller son trafic vers le réseau pair de son partenaire. Les utilisateurs ne seront pas coupés”, explique, de son côté, M. Abessene. 

“La bande passante provient, “en gros”, par les câbles qui relient l’Algérie sous la mer. Parfois, ces câbles ne suffisent pas. Il faut installer d’autres câbles. Si l’Algérie continue sur cette même politique, de ne pas prendre des mesures pour délocaliser les sites algériens hébergés à l’étranger, pour les héberger en local, les câbles vers l’étranger seront surchargés. Et déployer un autre câble coûte cher vu le positionnement algérien sur la Méditerranée”, estime, de son côté, Farid Farah, enseignant en informatique à l’USTHB et consultant en technologie numérique.

Le datacenter est l’autre infrastructure pouvant alléger le recours à la bande passante internationale, notamment en stockant le cache des internautes locaux. “Exemple bête. L’Algérie est en finale de la Coupe du Monde. Riyad Mahrez marque un coup-franc et sacre son équipe. Le lendemain, la majorité des Algériens veulent revoir ce but. Supposons que la vidéo, qui pèse 30 Mo, est visionnée par 20 millions de personnes. Chaque internaute consommera ses 30 Mo de la bande passante internationale. Par contre, en cas de présence d’une infrastructure pour stocker le cash, la vidéo ne sera téléchargée qu’une seule fois”, explique-t-on encore. 

L’autre infrastructure qui pourrait réduire le recours la bande passante internationale et promouvoir un contenu local est l’ Internet eXchange Point  (IXP).  Il s’agit d’une infrastructure physique qui permet d’échanger du trafic Internet local. Les utilisateurs d’un IXP, peuvent améliorer la qualité de leur débit Internet et éviter les coûts supplémentaires importants liés au transport des données. En d’autres termes, les échanges entre les usagers d’un territoire ne passent plus par des infrastructures lointaines mais restent sur le territoire. 

“Pour offrir un service de peering plus optimisé, des opérateurs spécialisés peuvent aussi construire des point d’échange Internet (IXP ou GIX) qui permettent aux opérateurs et fournisseurs d’accès de relier leurs réseaux entre eux à des fins d’optimisation de trafic, de peering ou d’accès rapide à des services. Le GIX peut être relié directement en très haut débit à des fournisseurs de service, à l’instar de Youtube, Netflix, Google, …etc.

Le Directeur Technique à l’Entreprise d’Appui au Développement du Numérique, Ali Abassene, estime ainsi que le manque de ces infrastructures accentue le retard de l’Algérie en matière de commerce électronique. “Est-ce que nous avons réellement du contenu en Algérie ? Non. S’il y avait une offre d’hébergement professionnel et un environnement adéquat, cela aurait donné un engouement. Sans offres, la demande ne se déclenche pas”, affirme-t-il. 

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2 Commentaires

  1. Ce qui m’interpelle, c’est que la plupart des responsables cités dans cet article, énumèrent les problèmes alors qu’ils sont aux commandes pour prendre les décisions et réformer les choses…

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