Identité nationale et littérature en Palestine: la vie en écrits

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Identité nationale et littérature en Palestine: la vie en écrits
24H Algérie

Dans la tradition européenne relative à la question nationale, on a coutume de lier l’émergence des identités nationales à la formation d’une intelligentsia, d’une culture et d’une littérature. Dans ce contexte, la question d’une littérature palestinienne est notamment posée pour s’interroger  sur l’existence du peuple palestinien lui- même. La question est pertinente et contient en elle-même sa propre réponse.

Combien de fois dans l’histoire, n’a-t-on accablé des peuples, du mépris et de la dévalorisation, sous ce prétexte, comme par exemple les sociétés africaines et leur oralité . Jefferson, un des fondateurs de la nation américaine, avait lui-même rétorqué aux Européens d’alors : ”laissez-nous exister avant de nous demander de justifier notre existence ». On peut remarquer aussi qu’il n’y a pas que les peuples opprimés comme les Palestiniens à être confrontés à ce déni, les Noirs aux États Unis, les femmes un peu partout dans le monde et d’autres communautés ont subi et continuent de subir cette grille de lecture biaisée.

Certes, la visibilité du peuple palestinien sur sa propre terre, face à ses adversaires et à l’opinion internationale, a été acquise de haute lutte, mais son existence nationale sur son territoire historique et donc aussi internationale n’est pas encore gagnée. Les événements du mois de mai 2021( qui se poursuivent sous une autre forme) où l’on a vu apparaître une cohésion du peuple palestinien dans son ensemble, n’a pas encore convaincu la dite Communauté internationale à voir en ce peuple un seul corps uni, avec ses différentes composantes, ayant subi une parcellisation à outrance. De ce fait on parle de Ghazza,de la Cisjordanie, des Palestiniens de 1948 ( ligne verte), appelés outrageusement les « Arabes d’Israël », celles et ceux des camps de réfugiés à l’intérieur et à l’extérieur de la Palestine, et celles et ceux du Chatat « diaspora). Longtemps niés et absous d’être mais paradoxalement non absous du danger qu’ils représentent et du mal qu’ils pourraient causer, les palestiniens, à force d’attachement à leur terre et de résistance à l’occupation étrangère, interpellent désormais tous ceux et celles dont la raison et la conscience poussent à agir.

Le but de cet article est de présenter sommairement la littérature palestinienne, non pas comme preuve de l’existence de ce peuple, mais comme l’une des formes d’expression de son histoire, en la restituant dans le contexte plus vaste de la littérature arabe, car la Palestine, géographiquement, historiquement et culturellement fait partie de cet ensemble. Dès la fin du XIX siècle et jusqu’à la moitié du XX siècle, elle s’est posée toutes les grandes questions que toutes les littératures du monde ont rencontrées. ?

A partir du XIX siècle, la Palestine participe du grand  mouvement intellectuel qui anime l’ensemble du monde arabe. Les arts et la littérature sont portés, à la fois par, l’héritage culturel arabe et le cosmopolitisme des grandes villes de cette époque (Alexandrie, Beyrouth, Damas, Bagdad…). On peut citer quelques noms, figures du paysage intellectuel d’alors comme Rouhi el Khalidi, Bandali Jaouzi, Khalil es Sakakini, Ibrahim Touqân et des dizaines d’autres.

Chacun dans son champ particulier, produit des œuvres littéraires, des essais philosophiques, des traités savants connus à l’échelle internationale. On peut rappeler la célèbre controverse qui a opposé Bandali Jaouzi aux staliniens de Russie à propos de la question des nationalités par exemple et pourrait-on dire «déjà». Car son nom est une référence dans le champ des études historiques. Il entreprend une lecture nouvelle des de l’histoire des mouvements tels les Mutazilites, les Qarmates, les Zanj, les Ismaéliens ; Il était parmi les premiers à apporter une lecture critique de l’œuvre des orientalistes de l’époque, ce qu’Edward Said a poursuivi un demi siècle plus tard. Il lit les œuvres des civilisations occidentales dans le texte, il maîtrise d’une part le français, l’anglais, l’allemand, le russe, le grec et d’autre part le syriaque, le turc, le persan et l’ouïgour. Il a publié au début du siècle son essai sur le statut des femmes chez les Arabes, essai qu’on pourrait qualifier d’avant-gardiste tant il a subodoré les difficultés et les problèmes que vivent les femmes dans le monde arabe de nos jours.

On peut citer également Tawfiq Kanaan, le médecin de campagne, visitant le pays de village en village pour voir ses malades tout en recueillant une masse impressionnante de renseignement allant des berceuses aux rituels des fêtes religieuses en passant par les « sources hantées » ( les histoires de djinns) et l’étude détaillée de l’architecture traditionnelle  palestinienne .

Il y a aussi Najati Sidqi, volontaire dans les rangs républicains de la guerre d’Espagne en 1936 qui dans ses mémoires raconte son expérience et l’associe au combat anticolonial de la presse palestinienne dominée par Issa el Issa et Najib Rouhi el Khalidi, historien notoire, diplomate de l’Empire ottoman, consul de la Sublime Porte dans la ville française de Bordeaux, ayant représenté la Palestine dans les instances internationales de l’époque ; Son parcours intellectuel va de Naplouse à Beyrouth puis à Istanbul pour se terminer à Paris à l’École des Sciences Politiques et à la Sorbonne pour des études de Sciences Islamiques et orientales ; En 1897, il est nommé Professeur à l’institution de diffusion des langues étrangères. Cette formation culturelle de haut niveau s’est doublée d’une conscience nationale qui l’a fait participer au plus haut niveau politique. Il consacra une partie importante de sa vie à son ouvrage principal : la question d’Orient. 

De la Nahda à la Nakba

Malheureusement, ce mouvement intellectuel a été brutalement interrompu dans son élan. L’année 1948 mit fin à cette renaissance culturelle – La Nahda ; La création de l’État d’Israël, qui en fut la cause est encore appelée aujourd’hui la Nakba, (la grande catastrophe), représente pour les Palestiniens la source originelle de sa  ; La  création littéraire porte la marque de cet état de fait . A l’issue de cette guerre, la société palestinienne éclata en quatre groupes : les Palestiniens de « l’intérieur », qu’on appelle maintenant « ceux de 1948 », les Palestiniens des territoires occupés, ceux de « l’extérieur » c’est-à-dire ceux qui ont été chassés vers les pays arabes et enfin les Palestiniens de la Diaspora (Europe, Etats Unis, Amérique Latine etc..) A ces quatre grands groupes, peuvent être articulées des formes d’expressions littéraires et artistiques qui correspondent aux situations vécues par les uns et les autres.

Dans un premier temps, chaque groupe a essayé de refléter dans ses écrits ses condition d’existence .C’est ainsi que les Palestiniens confrontés dans la quotidienneté aux Israéliens, ont tantôt dialogué avec eux, tantôt fustigé ce « voisin » qui s’est installé par la force, a partagé l’espace à sa guise et les a réduits à la portion congrue. Samih al Qassim, Emile Habibi, et même Mahmoud Darwich, à ses débuts, sont les représentants de cette première catégorie.

Les deux autres catégories, celle des  territoires occupés et celle des camps de réfugiés dans les pays arabes, ont dans les années cinquante et soixante, produit une littérature et une poésie militantes marquées par un engagement direct et discours socialisant de type marxiste. Les conditions du moment, la tragédie de leur vie, leurs souffrances ont marqué, au premier degré, leurs écrits.

La littérature du quatrième groupe, al chatat « la Diaspora », porte, quant à elle, la marque de l’éloignement par rapport à la mère patrie mais elle révèle aussi des formes nouvelles d’adaptation à leur nouvelle situation. 

Dans un second temps, au début des années soixante-dix, les différentes catégories continuent d’exprimer les réalités différentes des groupes auxquels ils appartiennent, mais on peut remarquer qu’une trame commune, peu à peu, donne à leurs création une relative unité ; L’écrivain de l’Intérieur, qui continue de parler à l’Israélien, tente maintenant et avec force de discuter avec le Palestinien, son frère de « l’autre côté » ; Ce sont les mêmes écrivains, cités plus haut, qui essaient de relier les deux mémoires, mémoire de « l’intérieur » et mémoire de « l’extérieur », laquelle n’est en réalité, qu’une forme de la mémoire de « l’intérieur » ; Car à regarder de près, pour la mémoire du Palestinien de l’extérieur de la « ligne verte » (frontière de l’État d’Israël), l’intérieur est toujours le sien et il a bien de la peine à se considérer comme extérieur ; Il serait l’extérieur de qui ? En d’autres termes, comment peut-on être l’extérieur de son propre intérieur ? C’est à devenir fou !

Quant à ceux qui se sont retrouvés en dehors de la Palestine historique et qui se sont réfugiés dans les camps de réfugiés, autour de la Palestine, leurs écrits sont empreints de leurs vies transformées et de leurs vies antérieures et de ce désir vivace de préserver la mémoire.

Sur le plan du style, à partir des années  soixante dix, on « décroche » avec la rhétorique révolutionnaire, on rompt aussi avec les formes classiques du roman et de la poésie. C’est ainsi qu’avec Ghassan Kanafani (1936-1972), assassiné par les Israéliens à Beyrouth, on amorce une rupture avec l’école traditionnelle de la littérature. Dans son roman, »des hommes dans le soleil », cette rupture est visible aussi bien du point de vue du contenu que celui de la forme. Le Palestinien n’est plus décrit en tant que martyr ou héros mais plutôt comme un être humain avec sa force, ses faiblesses, ses envies, sa cupidité…

 Vient ensuite Emile Habibi. Avec lui le roman arabe moderne prend une nouvelle dimension, surtout dans sa structure esthétique où sont mêlés différents styles de

narration : l’anecdote, la maqama, l’usage des proverbes comme en témoigne son œuvre principale : « les aventures de Saïd Abou Nahs le Peptimiste » .

Un autre auteur, Jabra Ibrahim Jabra, symbiose parfaite de l’écrivain parti s’installer en Irak et s’étant enrichi de la révolution poétique irakienne  tout en rendant compte, avec toute la finesse qu’on lui connaît de l’odyssée du Plestinien à travers des géographies multiples et entrecroisées. Son roman : « A la recherche de Walid  Massoud », illustre à merveille ce thème.

 La marque des tourmentes de l’individu et du groupe

L’un des traits dominants de la littérature palestinienne serait la marque de la tourmente qu’elle porte en elle : tourmente du groupe et tourmente de l’individu. EnL’un des traits dominants de la littérature palestinienne serait la marque de la tourmente qu’elle porte en elle : tourmente du groupe et tourmente de l’individu. En effet, cette littérature a su coupler souffrances collectives et souffrances individuelles en une expression où le « je » et le « nous » sont mêlés et se marient harmonieusement ; où l’un et l’autre arrivent à exister ensemble et séparément à la fois ; Dans le poème de Mahmoud Darwich « je languis du pain de ma mère », le poète parle de « khobz oummi » (le pain de ma mère), mais son peuple y voit l’histoire de sa patrie et de son drame.

Les femmes, bien entendu, ne sont pas demeurées en reste de ce mouvement littéraire et poétique. Fadwa Touqân, Sahar khalifa, Liana Badr sont celles qui ont accompagné et marqué la littérature palestinienne. Non qu’elles soient absentes de la littérature masculine mais le fait que les femmes écrivent par elles-mêmes, sur elles-mêmes, ou sur tout autre sujet est une dimension  appréciable, un apport nouveau aux traces écrites qui se veulent éternelles comme le veut (vœux) toute littérature.

Oui, les femmes, sujet toujours délicat à traiter, tant la question est périlleuse car il nous faut naviguer pour éviter les écueils dangereux les uns que les autres.

Pourquoi ? 

1-    Pour aller plus loin et entrer dans le débat, celui de la situation des femmes palestiniennes qui vivent dans une société  où domine le machisme comme dans toutes les sociétés et non seulement les sociétés arabes, musulmanes et/ou méditerranéennes. Car ici et là nous avons des différentiations : avancées indéniables concernant les Occidentales, cependant restant à défendre et à améliorer, et un retard certain dans les premières dans lesquelles nous observons un mouvement de balancier qui oscille continuellement.

2-    La question de la secondarité des indépendances féminines, particulièrement quand il s’agit d’une situation de colonialisme et d’occupation.

Nous avons vu ce problème se poser dans des cas d’espèce comme celui de l’Algérie, où après avoir participé à la guerre d’indépendance, il leur a été demandé de s’intégrer dans le circuit économique en leur disant que par cette voie elles accéderaient à leur émancipation. Nous avons pu constater les limites de cette voie.

Cependant, dans le cas palestinien la question est plus redoutable et toujours d’actualité, car il s’agit d’accorder une priorité absolue, dit-on à la lutte contre l’occupation. Pour ne pas nous disperser dans ce vaste sujet, il nous faut absolument mettre le focal sur un point crucial ; l’éclatement géographique de la situation palestinienne (vu en début de cet article).

D’où autant de vécus historiques qui partent à l’origine d’un point commun : la Nakba mais qui suivent en même temps des trajectoires diverses – citadinité, ruralité, bourgeoisie ou milieu populaire-

Il est entendu que nous ne pouvons nous départir d’un cadre de référence commun, car les Palestiniennes malgré une certaine spécificité évoluent plus ou moins dans un environnement arabe avec ses traditions, ses coutumes, ses religions etc…

Dans le cas qui nous concerne il faut tenir compte que l’État d’Israël colonisateur et occupant, ne fait pas de différence entre tous «ses Indigènes », femmes, hommes et enfants.

Et ce point pourtant dune importance évidente n’est pourtant pas évalué à sa juste mesure par les féministes occidentales. D’où un décalage béant dans l’analyse du sujet ; car partant de schémas préétablis  calqués à des situations différentes. Il en ressort une seule lecture appliquée à toutes.

Si dans ses grandes lignes historique le mouvement des femmes palestiniennes a oscillé entre revendications féminines et féministes, tâchons d’emblée   de nous éloigner d’un jugement à l’emporte-pièce : la passivité supposée .

Car ces dernières firent déjà leurs entrée sur la scène civile et politique durant la période ottomane, et pendant le mandat britannique, durant lesquelles plusieurs associations de femmes virent le jour, s’intéressant tantôt à la santé et à l’éducation tantôt à la vie politique et:ou les deux à la fois.

Ainsi dans les années 1921, 1923,1926 elles sortent dans la rue bravant les interdits et les tabous. En 1929 9 femmes tombèrent sous les balles de l’occupant britannique.

A la suite il y’eut la première conférence des femmes arabes à Jérusalem qui a réuni plus de 200 femmes, suivie d’une manifestation durant laquelle les femmes se dévoilèrent ( c’était l’ère du temps) en jetant leur voiles à terre.

Dans les années 60/70 elles prennent part à la lutte armée, exemple Leila Khaled et Dalal al Moughrabi.

Cependant signalons que malgré certaines avancées acquises, il n’en demeure pas moi que des régressions, et reculs se font sentir ça et là faisant perdre aux femmes des batailles qu »elles ont dû mener et s’en sont sorties la tête haute. 

La question du voile qui revient en force ces derniers temps, pas seulement en Palestine, n’est plus à mon sens le critère qui détermine ou non leur émancipation

En nous référant dans ce cadre à la production littéraire féminine palestinienne, une des grandes figures déjà citée plus haut, est celle de Sahar Khalifa où dans un de ses livres «  Asl oua Fasl », origine et distinction elle analyse pertinemment le rôle des femmes de Palestine dans leurs revendications féminines et dans leur combat contre l’occupant britannique.

Dans cette partie de ce texte je n’ai pas pour prétention d’analyser le contenu des écrits féminins de ce pays, ni de poser la question de savoir si cette question est genrée ou non mais simplement  d’affirmer la présence de plus en plus forte des femmes dans le champ de la  production littéraire palestinien. Et ce, bien avant la Nakba de 1948. signalons à ce titre May Zyadé 1886/1941, poétesse de renommée a entretenu une relation épistolaire amoureuse de 20 ans avec l’écrivain Jibran Khalil Jibran. Hanane el Agha 1948/2008, née à Jafa, écrivaine et plasticienne connue ,Ibtissem Barakat Palestino-américaine,  née en Palestine en 1963 et vécu aux États-Unis, écrivaine, poétesse et traductrice . Susan Abou el Hawa  née en 1970, vit aux États-Unis, un de ses derniers livres « les matins de Jénine. ,Rola Jébril née en 1974 à Haifa, après avoir vécu en Italie, elle vit actuellement à Jérusalem écrivaine et engagée pour les droits humains. Hoda al shawa née au Koweït, connue et récompensée pour ses écrits dans la littérature jeunesse et aussi le théâtre.                                  

Rose-Marie Said Zahlan, née en1937au Caire, décédée en 2006, sœur de Edward Said et Hala  Alyan née en 1986 aux Etats-unis ses écrits se concentrent sur les effets de l’exil et son impact sur les personnalités, également psychologue clinicienne.

Et si nous devions investir un autre champ, celui du cinéma qui n’est pas l’objet de ce travail, je peux dire aisément que les femmes palestiniennes l’ont honoré admirablement. Cela pourrait faire l’objet dune étude ultérieure.

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