Exporter des médecins ou importer des malades ?

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Exporter des médecins ou importer des malades ?

« Une nouvelle grammaire productive se met en place, dessinant un monde très différent du monde industriel du siècle dernier : passage d’une économie des choses vers une économie des usages et des expériences, d’une économie de la possession vers une économie de l’accès, virage engagé du monde manufacturier vers un mode « serviciel ». »[1]

Pour établir une stratégie de lutte contre la pauvreté (car continuer à parler de stratégie de développement serait facétieux), ce n’est pas un plan concocté par des experts internationaux qu’il faut fabriquer, c’est discerner dans le cours du monde des tendances sur lesquelles on a et peut avoir prise, lesquelles peuvent être infléchies, développées en faveur de la société.

Ne faisons pas semblant d’être naïfs, les experts internationaux ne conseilleront pas comment disputer à leurs financiers l’accumulation du capital, mais comment stabiliser leurs réseaux de sous-traitance, comment prêter, faire emprunter pour mieux être soumis à leurs centres d’accumulation, avec la soumission consentante ou résignée des élites nationales.

L’avantage comparatif des pays non industrialisés est incontestablement le coût du travail en général, non pas la productivité dans un secteur particulier, mais la capacité à la faire progresser de manière générale. Le faible niveau de vie, d’inconvénient (faiblesse de l’épargne) doit être retourné en avantage (faiblesse/compétitivité du coût du travail) si l’on veut réussir à combattre la pauvreté à venir. Pour l’heure le « développement » passe par la lutte contre la tendance à l’appauvrissement généralisé. Car l’enjeu mondial est bien celui d’un partage du pouvoir de vendre, duquel dépend celui d’acheter.

Les études économiques ont beau nuancé ce principe, ont beau marqué ses limites, il reste déterminant dans les échanges internationaux. Et c’est à cet avantage/inconvénient que nous avons délibérément tourné le dos avec une politique du taux de change surévalué, la construction d’un marché national déconnecté du marché mondial. Nous avons voulu sauter par-dessus. « Produire pour soi » (import-substitution), nous a conduits à déstructurer l’économie non marchande sans monter une nouvelle économie, marchande et cohérente.

Au contraire de l’Asie orientale, nous nous sommes refusé de faire, de voir comment un inconvénient pouvait se retourner en avantage. Le choix de remonter certaines filières industrielles obéissait à cette règle : permettre au coût du travail d’être un avantage en faisant progresser la productivité du travail plus vite que son coût. Remonter une filière c’est donc être en mesure de faire progresser la productivité du travail plus vite que son « coût », c’est être en mesure d’investir plus de savoir que de matière et d’énergie. Si le travail est un coût (en biens-salaires), il est une force, une puissance qui est en mesure de donner plus qu’elle ne reçoit, de créer plus qu’elle ne détruit.

Penser à la théorie anthropocentrique de la plus-value de K. Marx, à sa force de travail comme capital variable. Le travail est donc un coût et une puissance, les deux à la fois, un coût lorsqu’il consomme plus qu’il ne produit, une puissance dans le cas inverse. En vérité c’est la vie qui produit plus qu’elle ne consomme, qui crée plus qu’elle ne détruit, qui produit de la néguentropie[2] plutôt que de l’entropie. C’est du vivant en général et pas seulement du travail vivant que procède la plus-value, c’est de l’exploitation du vivant que nous vivons avec le capitalisme.

D’avoir renoncé à transformer une faiblesse en force, nous sommes restés incapables de produire une élite économique de classe internationale. Il nous faut commencer par refuser de participer à des compétitions dans lesquelles nous ne pouvons que perdre, sans quoi une telle élite ne peut pas émerger.

On le sait depuis A. Smith, la progression de la division sociale du travail (de la productivité du travail) ne chemine pas de manière égale, son chemin est sinueux, il ne peut être défriché que par mille pattes et mille mains, sans plan préétabli, mais exige une disponibilité à saisir des occasions, à transformer des situations. La condition d’émergence d’une telle élite ne dépend pas d’abord des caractéristiques internes d’une telle élite, mais du milieu de vie social et technique dans lequel elle prospère.

Il faut d’abord que la société accepte de s’engager dans une telle compétition pour faire prévaloir la productivité de son travail sur son coût. Il faut qu’elle fasse passer son pouvoir de vendre avant celui d’acheter, que son pouvoir de vendre aille à la rencontre du pouvoir d’acheter de l’autre. Cessons de penser que c’est l’élite qui fait la société, disons plutôt que le travail de l’une ne va pas sans celui de l’autre : la société fait aussi l’élite. L’élite traduit des dispositions de la société. Le temps des prophètes est révolu.

C’est dans l’œuvre collective que les mérites individuels prennent sens et doivent prendre sens. Il n’y a pas de doute, les tendances actuelles vont se confirmer, c’est de dégradation du niveau de vie en général qu’il va être question quoique de manière inégale. Les politiques ne pourront plus promettre le paradis sur terre et vivre d’effets d’annonces. La société ne pourra plus s’abandonner au doux sentiment du progrès historique : « dors, demain ça ira mieux, l’Histoire s’occupe de toi ».

L’appauvrissement de notre société qui n’affectait dans le passé que ses ressources naturelles va désormais affecter son niveau de vie : l’appauvrissement des ressources naturelles ne soutenant plus l’amélioration du niveau de vie. L’avantage des ressources naturelles ne suffit plus. Le développement humain qui s’est en effet réalisé sans accumulation de « capacités » (A. Sen), de capital social et humain, mais avec destruction du capital naturel, ne peut plus être soutenu. Il va falloir reculer, retrouver des bases solides, des capacités réelles, de nouvelles ressources, pour pouvoir accumuler. Car l’avantage du travail, pas cher et qualifié, n’a pas été recherché.

Il faudra tout d’abord renoncer à ne poursuivre que son intérêt personnel : « l’Etat s’occupe de l’intérêt général, occupez-vous de votre intérêt ». Car, il n’y a plus de salut dans la recherche de l’intérêt personnel. Celui qui veut s’en convaincre n’a qu’à penser aux effets de la libéralisation franche ou rampante du système de santé à la suite des politiques d’ajustement structurel. Impossible de préserver un système de santé sur la base d’une redistribution publique.

La liquidation du système public de santé a commencé depuis un certain temps. L’épidémie actuelle révèle la solidarité qu’éprouve la population quant à sa santé et sa disposition à défendre un système de santé qui puisse la protéger. Elle éprouve et réprouve à la fois la santé comme bien privé et bien public[3].

La recherche de l’intérêt personnel qui réprouve la santé comme bien public et qui va conduire immanquablement à l’explosion des inégalités sociales enflamme déjà l’épidémie. La rente ne pourra plus servir de filet de sécurité. Le salut réside dans la participation à une œuvre collective, la défense d’un « bien collectif ».

Ceci n’exclut pas cela en vérité, mais étant donné nos conditions, il faut que la prééminence de l’œuvre collective sur l’intérêt personnel soit claire dans les esprits. Il faut rappeler que c’est dans l’œuvre collective que les mérites individuels prennent sens et doivent prendre sens. C’est ce que le marché révèle en définitive quand il est bien conduit et qu’il en a les possibilités. Les collectivités doivent rapidement faire leurs les structures de santé et d’éducation. Elles doivent faire partie de leurs organes et de leur organisation. Il faut rendre l’éducation et la santé aux populations. La désétatisation ne doit pas signifier privatisation, mais restitution, réappropriation collective.

L’étatisation a dessaisi les populations de leur éducation et de leur santé sous prétexte de leur pauvreté, il ne faut pas que cela se termine dans leur privatisation. La santé et l’éducation qui dépendent de milliers de gestes qui ne peuvent pas être achetés, ne doivent pas être abandonnées au pouvoir de l’argent, elles doivent relever d’une démarche collective. Ce n’est pas le revenu qui détermine la santé et l’éducation, mais le contraire.

Superposer A. Sen et K. Marx, vous obtiendrez l’image convenable : de l’investissement social (pas seulement économique) dans la santé et l’éducation et vous obtiendrez une croissance de la productivité sociale et du revenu.

Planifier, réaliser une œuvre collective. Par planifier, il faut entendre non pas dresser un plan, puis le projeter et le réaliser comme on réalise une machine, une construction ou un monarque dessinant sa ville à la manière occidentale. Non pas concevoir puis appliquer comme pour plier le monde selon une image. Non pas comme un État qui achète un plan à des experts et est incapable ou non désireux de le faire appliquer, de le revendre à des producteurs et consommateurs terminaux.  Non pas comme la science physique classique et ses méthodes, plutôt comme la science économique expérimentale[4].  

Toutefois le plan que dresse la Banque mondiale à l’aide de la science économique standard, ne manque pas de pertinence, il correspond à une stratégie particulière : il vise à « sauver les riches de leurs pauvres » pour stabiliser les centres d’accumulation mondiaux et leurs réseaux. Il a ses clients dirait le Professeur Abdelatif Benachenhou. Il accorde certains désirs et certaines réalités, il vise à conforter une certaine marche du monde.

Par planifier d’un point de vue démocratique, réaliser une œuvre collective, il faut entendre : accorder des plans individuels et collectifs, accorder des préférences et des possibilités, éprouver et trier parmi des croyances, transformer des habitudes. L’opération ne peut pas être simplement confiée à des experts, on le voit bien avec la crise climatique : il faut faire avec le comportement d’une multitude d’agents qui ne sont pas prêts à renoncer à leurs croyances, à leurs habitudes, à leurs avantages. Une politique d’incitations élaborée par des experts exploitant les biais des producteurs et consommateurs nécessiterait au moins une forte collaboration des consommateurs et producteurs, politique qui fonctionne en temps normal, mais à moins de chances en temps de doute. 

Pour planifier, il faut discerner le potentiel des situations et l’exploiter, à la manière des stratèges chinois[5]. Et chacun veut exploiter ce potentiel à son avantage. Mais à trop vouloir, à ignorer les autres, on ne discerne plus convenablement. Non pas donc plier la réalité à ses désirs, mais se plier à la réalité pour mieux en épouser les contours et les lignes de transformation afin d’adopter une stratégie profitable.

Autrement dit, être dans la réalité, ses mouvements, et non pas au-dessus. Et tel est le cas pour la formation médicale et informatique. Le désir social accompagne le mouvement réel pour en modifier certaines conditions et transformer son cours. La société est plus sensible au cours du monde que ne l’est le lourd appareil étatique.

Importer des malades plutôt qu’exporter des médecins

Le monde riche assiste à une dévalorisation du métier de médecin avec l’industrialisation de la santé. Il a pulvérisé le malade en une série de maladies. La santé de l’individu soumise à un traitement généralisé doit être de plus en plus personnalisée, c’est-à-dire de plus en plus concrète et de plus en plus abstraite à la fois. Il faut de plus en plus compter avec le malade et pas seulement avec la maladie, s’en remettre à son expérience, à son insertion dans le monde vivant, social et naturel.

Le malade n’est pas seulement malade de son corps, il l’est aussi de ses liens, de son milieu de vie, du monde. On meurt aussi de désespoir[6], de mort lente (alcool, drogue, suicide) ou violente. On s’étonne que nos jeunes aient des comportements qui défient régulièrement la mort (penser à leur conduite sur la route).

Le travail de médecin est de plus en prolétarisé[7], tout comme une bonne partie du travail intellectuel par la révolution numérique et le progrès technique. Une part de plus en plus importante du travail médical s’effectue hors du cabinet médical. Les vocations du monde riche ne sont plus attirées par le métier qu’il a décomposé. Il importe désormais les médecins des pays à bas salaires qui ont investi dans le développement humain et qui s’appauvrissent.

La Tunisie est restée timorée dans sa politique touristique, elle n’a pas fait franchement de « tourisme médical », craignant probablement de déplaire aux pays riches, mais surtout parce qu’elle n’a pas placé de manière franche le développement humain avant le développement matériel.

Les Chinois sont allés chercher le savoir aux USA. Elle a soumis le développement humain au développement matériel. Elle a laissé la richesse matérielle se concentrer et s’expatrier le capital humain. Elle n’a pas poussé loin devant elle l’avantage de sa main-d’œuvre qualifiée. La Tunisie nous précède sur bien des points, mais elle n’est pas allée assez loin jusqu’ici. Elle reste impuissante face à la crise économique, régime présidentiel ou parlementaire, là n’est pas la question. Le régime parlementaire a élargi la base sociale du clientélisme dont l’État est la colonne vertébrale.

Le régime présidentiel prétendra en offrir un meilleur contrôle, en restreindre l’étendue, s’il n’est pas débordé par les forces centrifuges, internes et externes. Le problème et la solution sont dans le rapport de la population à sa santé, son éducation et son revenu. En redonnant à la santé le sens large qui recouvre celui de sécurité, la société peut se reconstruire. En redonnant à l’éducation le sens d’investissement du savoir dans le travail, nous rendons au revenu la possibilité d’une croissance soutenable et d’une répartition équitable.

Hériter du monde. Nous nous disputons l’héritage de nos parents sans voir que c’est de l’héritage du monde que nous nous disputons en essayant de l’enfermer dans un monde à notre portée. Car en héritant de nos parents, c’est bien du monde que nous héritons. Mais quel monde ? Là est la question.

Nous prenons, apprenons de qui a pris au monde, a appris du monde. Et il faut donner au monde pour pouvoir lui prendre. Autrement cela ne durerait pas. Inversement, le monde aura du mal à continuer à nous prendre s’il continue de le faire sans donner. Il nous épuiserait. Il faut lui donner de notre travail vivant pour faire (re)vivre son « travail mort », user de sa technologie, et apprendre de son travail vivant, son savoir-faire.

Répétons-le il ne s’agit plus de remonter des filières industrielles, mais de créer des territoires attractifs qui puissent former un double circuit économique, un circuit domestique qui puisse assurer une certaine sécurité domestique et un autre international qui puisse assurer son élargissement, l’importation de savoirs faire, l’échange de services. Autrement dit, fabriquer du capital social et humain domestique qui puisse valoriser les autres formes de capitaux plutôt nomades (formes physiques et financières).

Et que peuvent hériter nos parents du monde ? Alger peut-elle hériter de Paris, de Séoul ou de quelle autre métropole du monde, ses propriétés matérielles ? Pourquoi ne voit-on pas que nous nous condamnons à la destruction à vouloir hériter du monde ses propriétés matérielles ? C’est vouloir contenir plus que nous ne pouvons.

Ce que nous devons hériter du monde, c’est une capacité à faire corps avec lui, pour transformer certaines de nos faiblesses en forces. Car nous sommes bien sur cette pente, où les faiblesses sont plus nombreuses que les forces, contrairement à d’autres qui doivent veiller à ce que leurs forces ne se transforment pas en faiblesses. Et pour ce faire, il vaut mieux être le moins chargé matériellement. Laissons à la Chine et autres pays continents la gestion de ces poids que nous ne pouvons pas supporter.

Notre économie domestique doit être plus alerte, mieux comprise dans ses territoires, en mesure d’assurer leur sécurité. Rappelons-le, l’objectif présent est d’interrompre le processus d’appauvrissement. Pour celui du développement, une industrialisation africaine, des conditions extérieures requises ne sont pas disponibles. Transformons d’abord nos dispositions, celle de la communauté nationale résidente et non résidente, qui sont pour l’heure au service de nos rivaux. Nos trop fortes propensions à consommer et à importer relativement à nos propensions à exporter et à produire.

Pour bien hériter du monde, il nous faut hériter de qui peut bien prendre/apprendre du monde. Nous ne pouvons certainement pas nous suffire de nos parents, ce n’est pas d’eux que nous apprenons le plus. De plus, nous leur avons tourné le dos. Nous n’avons pas appris à hériter d’eux comme nous n’avons pas appris à hériter du monde.

Certes on hérite de ses parents, de ses proches, mais il ne faut pas se laisser aller à une vue trop courte : si nous héritons par le truchement de nos parents, ce n’est pas d’eux qu’il s’agit d’hériter, mais du monde. On hérite par ses parents, ses proches, ses maîtres, du monde qu’ils ont été capables de s’approprier.

Qu’est-ce qui nous rend capables de nous approprier ? L’appétence d’apprendre, l’intelligence et la sagesse que la vie et non pas l’héritage distribue. Il faut nous méfier de l’héritage de nos parents, en particulier de celui matériel : c’est un moyen que l’on prend trop souvent pour une fin. Les possédants qui ont tendance à les confondre sont au bout d’un cycle.

Dans un village, une famille élargie, un quartier, une région, les talents et les vocations, les « dotations immatérielles », ne s’héritent pas. Un parent ne transmet pas à son enfant ses « chances », surtout dans le cas de nos sociétés postcoloniales. De quels capitaux dispose-t-il ? Ces « dotations », ces « chances », ne sont pas tenues par la généalogie, ne se transmettent pas de parents à enfants. Plus que cela, il arrive que les enfants dissipent plutôt qu’ils ne fructifient ce que les parents ont accumulé et transmis. Entre les générations, les occasions se distribuent de manière aléatoire d’autant plus que le capital accumulé est faible.

En voulant privatiser les occasions, les chances et les compétences, nous réduisons nos capacités d’appropriation du monde. La privatisation nous a engagés dans de faux combats, elle a détruit nos potentialités, nos familles, nos solidarités. Elle n’a pas été un moyen d’appropriation du monde, mais celui de la dispersion de nos ressources.

Les ressources naturelles ont élargi notre monde, la privatisation a alors paru progressiste. Elle ne l’était pas, elle ne nous a pas appris à coopérer, mais le contraire (echcherka halka). Car elle n’a pas permis l’établissement de meilleurs comptes, n’a pas bénéficié d’une bonne insertion internationale, mais des comptes déficitaires dans une économie fermée. Nous avons appris à prendre sans donner, consommer sans produire, importer sans produire. Les enfants ont appris à prendre et non pas à donner au contraire des enfants d’Asie orientale.

En ne comprenant pas que de nos parents nous héritons du monde, nous confondons « notre » monde et celui dont il n’est qu’une ombre, du moins une partie. Nous nous disputons alors des misères, des petits bouts de terre et des restes du monde. Notre gourmandise n’a d’égale que notre acharnement dans la dispute. La place que nous nous faisons alors n’est pas dans le monde, mais dans un non-lieu, car un lieu est toujours dans le monde.

Nos luttes nous épuisent ainsi au lieu de nous renforcer. N’ayons pas peur d’apprendre de nos ennemis. Nous avons besoin de contre-stratégies. Il nous faut comprendre que depuis la lutte de libération nationale, la communauté nationale a largement débordé ses frontières nationales.

C’est par l’émigration que nous avons appris et qu’il nous faut continuer d’apprendre. « Chercher le savoir même en Chine ». C’est par elle que nous commencerons par hériter du monde. Son capital est aujourd’hui un véritable enjeu : il peut être la nouvelle arme néocoloniale ou décoloniale.

La Chine et les pays de l’Est asiatique ont pu compter sur leur culture (matérielle et immatérielle : discipline sociale et savoir-faire industriel traditionnel) pour transformer la faiblesse de leur niveau de vie en avantage comparatif. Ils ont pu réussir leur industrialisation en remontant les filières industrielles. Ils ont pu monter leurs armées industrielles.

Dans les pays postcoloniaux dont la culture traditionnelle était rurale plutôt qu’urbaine, la greffe industrielle n’a pas pris. Pour ces pays, il faut prendre autrement la question du développement : plutôt que de s’organiser autour d’une remontée de filières industrielles il faut s’organiser autour de la remontée dans la chaîne de valeurs des services, autour de la création de territoires attractifs et l’aménagement d’une économie à double circuit.

Ce n’est pas le capital matériel qui a supporté l’accumulation du capital humain en Asie orientale, mais l’inverse. Capital/travail humain dont le rapport productivité/coût est compétitif, ce que dans notre cas l’exemple des médecins montre bien.

Plutôt que d’exporter des médecins, il faudrait exporter des services médicaux. On améliore sa position dans une chaîne de valeur : en même temps que l’on produit pour autrui, on accumule et on produit pour soi-même des services de qualité. Non pas remontée de filières, mais amélioration du travail vivant, du capital humain par les services à la personne et aux entreprises. Ce n’est donc pas tant dans l’industrie que dans les services qu’il faudra investir. Car il faut bien prendre la mesure du fait que le cœur manufacturier de l’industrie ne fournira plus dans l’avenir des emplois en grand nombre.

L’industrialisation a besoin du continent africain pour prendre son essor. C’est à ce niveau qu’une stratégie de remontée des filières à partir des matières premières peut être envisagée.

Il faut investir du savoir dans le travail en comptant sur la différence entre son coût et sa productivité. Non pas que la productivité puisse être élevée (nous sommes dans les services), mais que la qualité soit supérieure, mais que le coût du travail puisse être moins élevé pour ne pas être disputé. De sorte que le capital social et humain en mesure d’attirer le capital matériel et financier puisse s’incorporer le savoir-faire étranger. Non plus donc remontée de filières industrielles, mais amélioration de la position dans les services et attractivité des territoires avec double circuit économique. Le double circuit économique permettant d’accumuler du capital domestique et d’échanger avec le capital nomade.

Se soucier de la santé c’est se soucier de la sécurité de manière globale. C’est en prenant soin de leur santé et de celle du monde qu’il sera possible aux pays postcoloniaux d’accumuler du capital social et humain. Ce n’est pas la privatisation qui est la panacée, mais la valorisation du capital humain, de la jeunesse. Il faut cependant que cette jeunesse accepte d’entrer sur les marchés et souhaite y faire sa place. Il faut cesser de nous disputer les ressources naturelles et leur exportation dans le sillage des grandes puissances.

C’est que le rapport du capital humain aux autres formes de capitaux est désormais central. Par capital humain il faut cesser de l’entendre à la manière étroite de BECKER, capital d’éducation, mais au sens de capabilité d’A. SEN, capital santé donc d’abord, puis d’éducation ensuite. Celui-ci ne cessant pas de s’y confondre et de s’en différencier.

En plaçant le capital humain et social, le « capital santé », en tête des priorités, on ne risque pas de se tromper. À condition toutefois qu’il s’agisse du « capital santé » de la population, de « l’accumulation » de la santé par la population, le développement de son immunité, de sa qualité et de son espérance de vie. Remettre la santé en tête des priorités (ssaha qabl koul chi), c’est redonner à la vie, au travail vivant la place qui est la leur dans la création de valeur, c’est remettre l’individu dans le groupe, le bien privé dans le bien collectif.

Dans le développement humain selon Amartya SEN, il faut pousser un peu plus loin la théorisation déjà là en filigrane : la santé est le facteur qui résume tous les autres, le concept compréhensif. L’alimentation n’est-ce pas le premier déterminant de la santé ? La paix n’est-ce pas sa première condition ?

L’éducation est le facteur second et la production matérielle le troisième facteur : la vie d’abord, le savoir ensuite et les produits enfin. On peut produire pour autrui (qu’est-ce du reste que la production marchande ?), une grande puissance, un grand marché, afin d’entretenir et développer sa propre santé, sa propre éducation. C’est la santé de la vie que servent alors les facteurs matériel et culturel. Et la santé ne s’entend plus simplement ni du point de vue individuel ni du point de vue humain. La pandémie, les crises écologiques le montrent, il s’agit du rapport de l’ensemble des individus, humains et non humains.

Prendre soin de sa santé, c’est prendre soin de la biosphère, de l’environnement social et physique dans lequel nous vivons, des autres humains et non-humains. C’est abandonner la vision individualiste et extractiviste. Le rapport au milieu n’est plus simplement d’extraction, le milieu n’est plus inerte, il est vivant. Il nous enrichit en même temps que nous l’enrichissons.

Nous ne sommes pas parvenus à construire de systèmes de santé et d’éducation performants parce que nous avons fait précisément du développement matériel la condition du développement humain. S’enrichir d’abord pour bien se porter ensuite. L’argent d’abord, la santé ensuite. Et nous n’avions pas la culture matérielle et immatérielle. Nous avons fait du capital matériel un capital-roi qui n’a pas su s’entourer de serviteurs fiables.

Le capital est un, et c’est le capital humain au sens de capabilité qu’il faut remettre au centre[8]. Penser à la confiance en soi et à ce qu’elle suppose et entraîne.

La santé doit donc être autrement considérée dans nos dispositions sociales, un bien collectif avant d’être un bien privé. Qu’il faille « produire pour autrui » pour l’entretenir, la soigner, cela va sans dire avec la production marchande et la globalisation. La santé doit retrouver la place qu’elle n’a jamais quittée dans la sagesse populaire. Ensuite, il paraîtra évident que la santé de nos groupes ne peut pas être indépendante de la santé de leurs milieux physiques et économiques desquels ils tirent leurs ressources.

La sècheresse arrive, on ne peut plus penser santé en ne pensant qu’aux structures sanitaires. Se soucier de la santé c’est se soucier de la sécurité de manière globale : de la sécurité physique, biologique jusqu’à la sécurité économique. Et d’un point de vue collectif, car la privatisation ne peut pas privatiser ce qui va advenir.

La santé malgré tout. La santé va être au cœur de la compétition internationale. Il y a peu de chance que la dégradation du niveau de vie au niveau mondial empêche la compétition pour la puissance de se poursuivre. Les situations auront beau se dégrader, des catastrophes se multiplier, on n’arrêtera pas la compétition entre les humains, elle se poursuivra jusque dans les ruines. Et ce sera le vainqueur, si jamais il y en a, qui pourra en déterminer les règles. On ne peut pas dire que la Chine fera mieux que les États-Unis par rapport auxquels elle a tendance à se déterminer. Tout dépend de la manière dont le monde infléchira leur compétition.

Pour notre part, il faudra d’abord nous débarrasser du mythe du progrès qui promettait à l’humanité le paradis sur terre. Non le paradis ne sera pas de ce monde, ni pour ceux qui y ont cru, ni pour ceux qui rêvent d’une autre terre et d’une autre humanité. Il faudra seulement faire de son mieux pour éviter le pire. Et le pire ne peut être réduit que collectivement. C’est la résilience de groupe que la compétition internationale va mettre à l’épreuve. La crise de l’oxygène en est une prémisse.

La catastrophe, tous ne la prendront pas, ne la subiront pas de la même manière. Destruction créatrice : ce qui n’est plus viable disparaîtra, mais de ces ruines on ne peut pas dire ce qu’il en sortira[9]. En abordant la catastrophe du point de vue du concept global de santé, la création pourra se donner de nouvelles bases.


[1] P. Veltz in l’économie désirable. Sortir du monde thermo-fossile. Seuil. 2021.  https://www.lenouvelespritpublic.fr/podcasts/256/

[2] La néguentropie est l’entropie négative. Elle se définit par conséquent comme un facteur d’organisation des systèmes physiques, biologiques et éventuellement sociaux et humains, qui s’oppose à la tendance naturelle à la désorganisation (entropie).

[3] En économie, un bien public est un bien non rival ou non excluable (ou non excludable). La consommation de ce bien par un agent n’affecte donc pas la quantité disponible pour les autres agents (non-rivalité). Il est impossible d’exclure un agent de l’utilisation de ce bien, même s’il n’a pas participé à son financement. Un bien public pur est un bien non rival et non excluable, il est impossible de faire payer l’accès à ce bien (non-excluabilité). Source : Wikipédia.

[4] Abhijit V. Banerjee, Esther Duflo. L’approche expérimentale en économie du développement. Banerjee et Duflo importent de la médecine la méthode des essais cliniques. https://www.cairn.info/revue-d-economie-politique-2009-5-page-691.htm.

[5] Voir à ce propos le travail du philosophe sinologue François Jullien. Par exemple « De l’Être au Vivre. Lexique euro-chinois de la pensée. » 1. Propension (versus causalité) et 2. Potentiel de situation (versus initiative du sujet).  Gallimard. 2015.

[6] Voir le livre d’Anne Case et Angus Deaton. Morts de désespoir. L’avenir du capitalisme. PUF. 2021. L’auteur y associe le destin de la civilisation occidentale à la vie présente de l’américain blanc moyen qui « meurt » de désespoir. Il s’agit de l’américain blanc ne disposant pas d’un diplôme d’études supérieures (Master).

[7] https://www.liberation.fr/france/2017/02/08/bernard-stiegler-reconstruire-l-economie-en-redonnant-de-la-valeur-au-savoir_1547285/

[8] Pierre VELTZ parle d’économie humano-centrée en opposition à une économie centrée sur les objets.

[9] Un livre d’une anthropologue s’y attache : Le champignon de la fin du monde – Sur les possibilités de vivre dans les ruines du capitalisme. Anna Lowenhaupt Tsing. Paris, La Découverte, 2017. Un autre livre, d’un économiste cette fois, adopte la même perspective que celle suivie ici, mais avec d’autres outils : « Et si la santé guidait le monde. » Éloi Laurent. Paris, Les Liens qui libèrent, 2020.

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