Le «complot national» contre la nation et l’Etat

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Le «complot national» contre la nation et l'Etat

Le complot national contre la Nation et l’Etat, un titre qui peut paraître une provocation médiatique, n’instrumentalise en fait que le terme complot en vogue chez les gouvernants et l’opposition. Une concession sémantique qui peut attirer les lecteurs et introduire une approche pédagogique.

Le complot national

La lecture des motifs d’inculpation des citoyens poursuivis ou emprisonnés pour leurs liens avec le Hirak ou pour soupçons de séparatisme, complétée par des déclarations de membres des institutions de l’Etat suffirait à parler de complot. Les affidés du pouvoir en place participent évidemment à ce concert. La presse dans son ensemble en rend suffisamment compte.

Estimés par des sources non officielles entre deux cents et trois cents personnes, les détenus, femmes et hommes, appartiennent à toutes les régions du pays. Une prime à la répression pour la Kabylie qui abrite en sus des présumés séparatistes. Il est déjà légitime de considérer, par sa dispersion territoriale, le caractère national de ce complot.

Les supposés liens avec un « complot étranger » sont laissés aux fanatiques de la géopolitique. L’approche des questions politiques repose ici sur le dynamisme et les ressorts internes de la société civile algérienne. Elle s’oppose aux conceptions géopolitiques qui considèrent les Algériens comme une pâte d’argile que peuvent façonner à merci des « forces étrangères ennemies de l’Algérie ». Des conceptions qui frisent le racisme et qui contredisent les fanfaronnades nationalistes sur le « génie algérien ».

Mais participent à ce concert, qui reprend en chœur le complot national contre la Nation et l’Etat, des forces et personnalités qui se réclament indépendantes du pouvoir. Ainsi, dans la présentation de sa décision de participation aux élections communales, le « Front des Forces Socialistes » (FFS) déclare qu’il « n’accepte pas qu’on porte atteinte à notre Etat national et qu’on menace l’unité et la souveraineté de l’Algérie et de son peuple. Quel que soit la partie qui veut toucher à la sécurité nationale et à la stabilité sociale, elle est considérée comme ennemie à la nation, au peuple et au FFS ».

Venant d’un parti qui se proclame « le plus vieux parti de l’opposition », il s’agit là d’un sérieux renfort en faveur de la campagne politique et médiatique menée par le pouvoir. En politique, on ne fait pas part de ses bons sentiments n’importe où et n’importe quand. La politique est indissociable du contexte. C’est donc en connaissance de cause que la direction du FFS reprend les thèmes semblables à ceux du pouvoir.

On aura compris que la Direction du FFS veut marquer sa condamnation des revendications séparatistes du MAK. Mais à quel prix ! Une récente chronique de Kamel Daoud parue dans le journal « Liberté » comporte une approche paternaliste et méprisante des « séparatistes kabyles ». Éludant l’examen de l’idée séparatiste, le chroniqueur s’attache à énumérer les motivations possibles qui poussent des individus au séparatisme. Dans son énumération, il manquait l’addiction à l’alcool et à la cocaïne. Le même chroniqueur reconnaît « qu’un Etat le (la guerre au MAK) fait par devoir et selon sa logique ».

Et il ajoute : « Alors que les arrestations d’aujourd’hui, si elles démantèlent des réseaux nocifs, luttent contre un cheval de Troie ». Voulant ménager le pouvoir et préserver sa place dans la terre d’accueil pour les écrivains et artistes que constitue la Kabylie, il apporte malgré tout sa part à la campagne officielle contre les « ennemis de la Nation ». Ces exemples ne sont pas isolés. Le « complot contre la Nation et l’Etat » est un thème dominant. Mais il est temps d’abandonner la notion de complot, qui suggère des actions de malveillance, pour noter que, depuis le puissant mouvement de la société civile du 22 février 2019, la Nation et l’Etat algériens sont au centre des réflexions, préoccupations et revendications des Algériennes et des Algériens.

Les libertés individuelles, la Nation et l’Etat

Les gouvernants et la société civile peuvent partager l’idée que depuis les débuts du Hirak, le 22 février 2019, la Nation et l’Etat sont devenus des notions qui ne recouvrent plus les mêmes réalités pour tout le monde. Pour les gouvernants, on assite à des négations des conceptions de la Nation et de l’Etat héritées de la guerre de libération nationale.

Pour la société civile, ces conceptions conservatrices de la Nation et de l’Etat constituent un barrage sérieux contre sa revendication fondamentale, l’instauration des libertés individuelles. Cette divergence d’appréciation irrigue tous les conflits en cours.

L’explication par l’histoire n’est pas féconde tant elle est facteur de complication. Le passé historique de l’Algérie constitue le champ le plus vaste d’interprétations divergentes. Il est déjà un constat que les legs historiques ne sont pas suffisamment partagés. Nous nous contenterons alors ici du résultat évident des processus historiques que présente la vie politique algérienne depuis l’accès à l’Indépendance. Ce résultat évident, c’est la prédominance de la conception de la Nation ethnique.

C’est cette conception qui est à la base « des constantes nationales » qui s’opposent à des libertés individuelles telles que les libertés de conscience et de culte. Cette Nation ethnique nie les particularismes culturels et s’appuie donc sur un Etat centralisé. Ce résultat évident, c’est la prédominance de l’Etat autoritaire qui s’oppose aux libertés d’opinion, d’expression, de presse et d’association. Un autre résultat évident est malheureusement sous-estimé par la société civile. C’est le socialisme et son héritier, l’hyper-étatisme, qui plombent le développement économique et social de l’Algérie.

Par sa négation constante de la propriété individuelle sous des formes variées, le socialisme et l’hyper-étatisme contrarient les libertés d’investissement et contestent et menacent constamment le patrimoine individuel des citoyens. Ce socialisme et son héritier ne sont pas l’apanage exclusif des courants idéologiques de gauche. On le retrouve également dans les conceptions collectivistes islamistes. Le collectivisme tire aussi ses racines dans certaines traditions communautaires.

C’est dire toutes les pesanteurs qui obèrent les choix économiques du pays. L’expérience de l’Algérie indépendante atteste incontestablement que ces trois choix, la Nation ethnique, l’Etat autoritaire et le socialisme ou l’hyper-étatisme constituent les obstacles fondamentaux à l’instauration et à la promotion des libertés individuelles. Ces trois choix partagent une conviction : Ce sont la Nation, l’Etat et le socialisme qui déterminent le destin de l’individu, le destin du citoyen.

Cette relation de subordination n’est pas compatible avec les libertés individuelles. En s’exprimant massivement contre l’Etat autoritaire et pour l’Etat de droit, la société civile revendique un renversement de la relation entre l’Etat et le citoyen. La Nation et l’Etat deviennent les produits de la libre disposition du citoyen. Ce sont les opinions, les croyances, les cultures des citoyens dans leur diversité et toujours en évolution qui dessinent les couleurs de la Nation. L’Etat de droit constitue le cadre de la libre expression de ces opinions, croyances et cultures.

L’Etat-Nation algérien et la société civile ont atteint un niveau de maturité, au bout de 60 ans d’existence, qui appelle une évolution des conceptions, des opinions. Cette évolution n’implique pas forcément l’affrontement. Elle exige de ne pas envisager les conflits sous la forme d’oppositions irréductibles. La revendication des libertés individuelles n’est pas une « atteinte à l’intérêt national ». Elle est une nouvelle conception de l’unité nationale. Elle réconcilie la Nation avec l’individu.

La revendication de la diversité régionale n’est pas non plus une « atteinte à l’unité nationale ». Elle recouvre une nouvelle conception de la Nation. Elle concilie les régions et la Nation. La revendication de l’Etat de droit n’est pas un appel au chaos. Elle est un appel à la suprématie du droit et à la justice équitable. L’Algérie est au seuil d’un passage qualitatif décisif pour son avenir.

Saura-t-elle trouver suffisamment de ressources intellectuelles pour surmonter les pesanteurs qui entravent ce passage à la civilisation qu’elle souhaite ardemment ? Cela dépendra de la liberté et de l’initiative de ses citoyens. Si cela suscite de la sympathie et de la solidarité dans le monde, quoi de plus réconfortant. Aurions-nous arraché notre indépendance nationale sans cette sympathie et cette solidarité internationales ?

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2 Commentaires

  1. Hocine Ait Ahmed -Allah irrahmou- disait ceci en 2009 lors de la conférence internationale à Paris :

    Si le droit du plus fort et, à fortiori sa raison, n’avaient pas été l’amère réalité de notre monde, en politique encore plus qu’ailleurs, nous n’aurions peut être pas été amenés à ajouter le terme « humanitaire » à celui de Droit.

    En Algérie, c’est en 1956, en pleine guerre, qu’au Congrès de la Soummam les délégations militantes des différentes wilayas du pays ont pris conscience de l’impératif stratégique et urgent de renforcer à outrance les actions diplomatiques et de communication. Il s’agissait de mobiliser des actes de solidarité internationale avec l’Algérie combattante et de soutien des institutions onusiennes. Ces tâches s’imposaient face à des entreprises guerrières d’extermination et à des violations du droit international impunies.
    Le peuple algérien, comme d’autres, n’avait pas oublié l’impact gigantesque exercé par la Conférence de Bandung sur l’accélération des phénomènes de décolonisation. Force est de constater que les résolutions adoptées par le congrès de la Soummam sur l’internationalisation du conflit algéro-français et sur le soutien solidaire des peuples du monde en tiers à la nation algérienne sont adoptées aux côtés de deux résolutions fondamentales : l’une qui consacre » la primauté du politique sur le militaire « , l’autre qui impose » le principe de la collégialité « , garant d’une cohérence démocratique et d’une cohésion politique.
    Du reste dans les mémoires remis notamment aux Nations Unies, nous avions mis en évidence le fait que les autorités algériennes battues par les expéditions coloniales n’avaient jamais concédé ni la souveraineté de l’Etat ni ses prérogatives, comme ce fut le cas au Maroc et en Tunisie qui avaient signé les traités du Protectorat.
    Quant à la souveraineté de l’Etat algérien, elle n’avait pas disparu, n’en déplaise au droit impérialiste imposé à l’humanité. « Elle s’est refugiée dans le peuple algérien ; et chaque fois qu’il pouvait aller aux urnes, depuis la fin de la première guerre mondiale, se prononçait clairement pour la liberté et l’indépendance de son pays, défiant, fraudes et répressions sauvages. »

    Sadek Hadjeres, disait de Hocine Ait Ahmed :

    Le soir de son décès, je l’ai dit à sa famille, aux dirigeants du FFS et à l’opinion : le meilleur hommage à lui rendre est de faire fructifier dans un environnement national et mondial toujours plus difficile et complexe, ce qu’il a apporté à son peuple, les enseignements de son long parcours de luttes.

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