De la Commune de Paris et de l’Algérie

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De la Commune de Paris et de l’Algérie

« La révolution sera la floraison de l’humanité comme l’amour est la floraison du cœur »

Louise Miche, Mémoires, 1886

Il y a un siècle et demi, Paris fut durant quelques semaines (du 18 mars au 28 mai 1871) une « ville libre » où était tentée l’une des premières, sinon la première, expérience de démocratie directe. En s’insurgeant contre une Assemblée monarchiste repliée à Versailles (tout un symbole), la Commune, porteuse d’une colère populaire engendrée par « l’année terrible » (défaite de Napoléon III contre les Prussiens et siège impitoyable, par ces mêmes Prussiens, de la capitale française), fut une expérience inventive dont les espérances révolutionnaires et humanistes finirent balayées dans le sang et la fureur de la « Semaine sanglante » (22 au 28 mai 1871).

Cumulant les « colères des vaincus et des rêves de précurseurs », la Commune a imaginé l’enseignement pour tous, la culture pour tous et la défense du bien public. Une « République sociale » dont il est encore question aujourd’hui en réponse aux méfaits de plusieurs décennies de néolibéralisme triomphant. Revenant de manière immédiate (13 juin 1871) sur les événements de Paris dans « La guerre civile en France », Karl Marx écrivit que « la grande mesure sociale de la Commune » résida « dans sa propre existence et son action. »

Dirigés par le très réactionnaire Adolphe Thiers, dit « Foutriquet », les Versaillais, pères hasardeux de la IIIème République, rêvaient quant à eux de restauration monarchiste. Leurs alliés de fait, les républicains « conservateurs » voulaient une République « prudente », « raisonnable » où, dans la réalité, chacun resterait à sa place. Où l’ordre social ne serait pas bouleversé et où le « petit » peuple demeurerait sous garde constante.

On ne s’étonnera pas non plus d’apprendre que de grandes figures célébrées au panthéon républicain furent elles aussi opposées à la Commune et n’eurent aucun scrupule à se ranger du côté des Versaillais. Ce fut le cas, par exemple, de Jules Ferry dont on nous dit tant et tant de bien aujourd’hui. On relèvera aussi qu’exception faite de quelques grandes figures intellectuelles, dont Louise Michel et Jules Vallès, nombreux furent les écrivains, parmi lesquels George Sand et Émile Zola, qui se détournèrent de la Commune.

En se penchant sur l’histoire de cette révolution avortée, on se rend compte que la défaite des Communards coïncide peu ou prou avec la naissance de la IIIème République dont le poids demeure important dans l’imaginaire politique français. Or, cette République, n’est pas simplement née de la déroute totale de Sedan qui valut à Napoléon III un humiliant emprisonnement par les Prussiens. Elle est née des décombres d’une expérience progressiste, laïque et démocratique. On relèvera donc que les personnalités politiques françaises qui n’ont que l’adjectif « républicain » à la bouche sont, en réalité, les héritiers d’une vraie contre-révolution…

La Semaine sanglante fut un massacre total : Au moins 35 000 insurgés parisiens tués (contre 1200 soldats aux ordres de Versailles), cinq cent barricades détruites dans la fureur de combats acharnés et des dizaines de milliers d’arrestations. Sur le plan militaire, l’armée versaillaise a inauguré une stratégie de combats urbains qui existe aujourd’hui encore. Au lieu d’avancer dans les rues, les militaires passaient d’une maison à l’autre, détruisant les murs intérieurs pour circuler de pièce en pièce. Plus d’un siècle plus tard, l’armée israélienne appliquera la même stratégie pour mater l’insurrection du camp palestinien de Jénine (avril 2002)…

Quand on parle de l’Histoire de France au dix-neuvième siècle, l’Algérie n’est jamais loin. En mars 1871, quand le peuple de Paris refuse de restituer ses canons (point de départ de la Commune), c’est le moment où naît l’insurrection menée par le cheikh El-Mokrani en Kabylie et dans le Sétifois. Neuf mois d’incandescence qui se termineront, ici aussi, par une défaite, des exactions contre les populations civiles, des exils intérieurs et des déportations de milliers d’habitants de la Kabylie vers la Nouvelle-Calédonie. C’est là que Louise Michel, l’une des plus célèbres figures de la Commune, elle aussi déportée, prendra conscience de ce qui se jouait en Algérie.

Fidèle à une promesse faite alors aux relégués kabyles (lesquels, contrairement aux ex-Communards ne pourront jamais rentrer chez eux), elle se rendra plus tard en Algérie. En compagnie d’Ernest Girault, elle y donnera plusieurs conférences d’octobre à décembre 1904, quelques mois avant sa mort à Marseille. Cet épisode algérien où, devant des salles combles, elle s’éleva contre l’oppression et l’exploitation coloniale tout en appelant à la révolution sociale, est très rarement évoqué.

On retrouve l’Algérie comme élément de parcours chez l’un des plus abjects personnages de la Semaine sanglante. Il s’agit du général Gaston de Galliffet, militaire de carrière qui, jeune officier participa à plusieurs campagnes « de pacification » en Algérie. Par la suite, plus que de le faire suer, il fit « saigner le burnous » en étant en poste à Tlemcen. Fort de son expertise acquise en Algérie, mais aussi lors de l’expédition militaire française au Mexique, Gallifet s’illustra ensuite dans la guerre et la répression contre les Communards, gagnant par ses « exploits » le surnom de « Massacreur de la Commune ».

Dirigeant l’une des colonnes qui investit le Paris insurgé, il fut surtout le maître d’oeuvre d’une justice expéditive à laquelle la capitale française a dû nombre de fosses communes dont certaines continuaient à être exhumées jusqu’au milieu du XXe siècle. Selon les estimations, il ordonna l’exécution sans aucune forme de procès de 3 000 prisonniers, choisissant ses victimes au hasard ou selon des critères que l’on appréciera à leur juste valeur comme lorsqu’il ordonna que l’on fusille les hommes ayant des cheveux gris ou blancs. Pourquoi ? Parce que cela prouvait qu’ils avaient connu la révolution de 1848 et que son échec ne les avait pas empêchés de récidiver…

Après avoir massacré des Algériens puis des Communards, Galliffet accumulera les honneurs et les postes prestigieux, devenant même ministre de la guerre en pleine affaire Dreyfus. L’histoire, dit-on, est une succession ininterrompue de crimes impunis et de méfaits récompensés.

En France, les Versaillais imposèrent leur vérité, faisant des Communards des révoltés alcoolisés, des sauvages, des « pétroleuses » (femmes insurgées qui auraient mis le feu à Paris). Bien qu’elle s’en défende, la gauche actuelle demeure mal à l’aise vis-à-vis de cette période (Jules Ferry ou Louise Michel, il faut choisir…) tandis que la droite continue de dénoncer une sédition coupable d’avoir exécuté des prêtres. L’absence d’une grande commémoration nationale de la Commune montre bien que la plaie n’est pas refermée.

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