Billel Boubred : « L’artiste doit donner ce qu’il ressent, avoir la liberté de le faire »

0
Billel Boubred est danseur, chorégraphe et comédien. Il enseigne la danse dans une école privée à Constantine. Dans cet entretien, il explique son art et les difficultés de l'exerce en Algérie. Pour Billel Boubred, la danse est l'expression des sentiments du danseur.

Billel Boubred est danseur, chorégraphe et comédien. Il enseigne la danse dans une école privée à Constantine. Dans cet entretien, il explique son art et les difficultés de l’exercer en Algérie. Pour Billel Boubred, la danse est l’expression des sentiments du danseur.


24H Algérie: Vous avez fait sensation avec votre spectacle « Cadavre » présenté lors de la cérémonie de clôture au 14ème Festival national du théâtre professionnel d’Alger (FNTP), en mars 2021. Et, vous avez présenté un numéro de danse au 9ème Printemps théâtral de Constantine, fin mars début avril 2021. Comment êtes-vous venus au monde de la danse?


Billel Boubred: Je suis attiré par l’art depuis mon jeune âge. En 2011, j’ai vu dans la saison 1 du programme  « Arabs’ got talent » (un télé-crochet diffusé par MBC à partir de 2011), mon ami le danseur Yacine Nevada. Il est arrivé jusqu’à la demi-finale. Depuis, je me suis dit que je devais apprendre ce style de danse. Je m’entraînais seul dans ma chambre en regardant des vidéos sur internet. J’essayais de reproduire ce que je voyais. Je ne connaissais pas encore les techniques de base. En 2014, j’ai décidé de m’engager dans les compétitions.


Où ?

A Alger. C’était une compétition de popping (danse née en Californie aux Etats Unis basée sur le style funk) appelé « Mezghena ». J’ai participé à une présélection et je n’ai pas été retenu. Cela ne m’a pas découragé, j’ai continué à m’entraîner seul et mieux apprendre les techniques. J’ai pris part ensuite à la compétition « Adrénaline ». Les gagnants étaient sélectionnés pour représenter l’Algérie en Ukraine. La présélection a été faite à Bab Ezzouar, à Alger. Ils n’ont retenu que seize danseurs. J’en faisais partie mais je ne suis pas parti en Ukraine. J’ai continué de m’entraîner et de participer à des compétitions et des battles dont Mezghena aux côtés de danseurs du Japon, d’Ukraine et de France.

Qu’en est-il des spectacles ?

En 2017, je me suis engagé dans le théâtre amateur avec l’association El Yara’a de Constantine sans rompre avec l’apprentissage de la danse. J’ai participé à Alger à  « la Battle Arika » (l’accessoire de scène est un sofa). Ma vision des spectacles commençait à changer en ce sens qu’il ne fallait pas s’appuyer uniquement sur la danse. Au fil du temps, les spectacles plaisaient au public. J’ai fait des spectacles avec l’ONCI (Office national de culture et d’information), dans des hôtels, dans un événement avec Mok Saïb. J’ai contribué au générique du sitcom « Antar nssib chedad » (réalisé par Nassim Boumaïza)

Vous aviez eu aussi une expérience avec le feuilleton « Ibn Badis »


Oui, j’ai interprété le rôle d’un officier français. Dans le plateau de tournage, j’ai fait la connaissance de techniciens et artistes comme Hadi Guira, le réalisateur du spectacle « Cadavre ».

Comment a été conçu ce spectacle?

C’est un spectacle de presqu’une heure. Le texte a été écrit par Hadi Guira. Abdelhamid Litim, musicien, et moi même étions d’accord sur l’idée. Le projet a été proposé au Théâtre régional Mohamed Tahar Fergani de Constantine (TRC). Il a été accepté. Nous avons commencé les répétitions en janvier 2021. J’ai sollicité la danseuse Maroua Chetitah pour participer au spectacle. J’ai annoncé la générale du spectacle sur Instagram où je suis suivi par les amateurs de danse. La salle était archicomble en mars 2021. Nous avons eu de bons échos après le spectacle. Sur les réseaux sociaux, les commentaires étaient encourageants. Les spectateurs nous ont demandé d’autres représentations du « Cadavre ».

Le spectacle a été également présenté en version courte au 14ème Festival national du théâtre professionnel d’Alger en mars 2021

Oui. Nous avons présenté une trentaine de minutes de spectacle. « Cadavre » raconte l’histoire d’un danseur-star mal reconnu. Dans la rue, il est peu considéré. Un jour, il croise une spectatrice qui lui demande un autographe. Elle le rencontre après dans un jardin.

Le danseur lui apprend quelques techniques chorégraphiques. La fan va ensuite faire la connaissance du manager du danseur pour le solliciter afin qu’il lui signe un contrat. Résultat : le danseur-star est mis à l’écart et la nouvelle recrue le remplace sans vergogne et l’ignore totalement. Tout est expliqué par la technique de l’ombre chinoise. Le danseur décide de se suicider…d’où le titre. Mais, en fait, ce n’est pas vraiment cela. A la fin du spectacle, il y a une surprise…

Etes-vous toujours dans le théâtre amateur ?

Je me suis quelque peu retiré. La charge au sein de l’Association El Yara’a était trop lourde pour moi. Je faisais la mise en scène des pièces qui, après, était porté au nom du président de l’Association. Je n’appréciais pas cela. Mon but était d’apprendre. Je veux faire du théâtre mais en professionnel. Avec le TRC, il y aura d’autres projets.


Des projets de chorégraphie et de théâtre ?

Exactement. Nous allons bientôt discuter avec la direction du TRC.

Comment évolue le mouvement de danse contemporaine en Algérie ?

Il est évident qu’il existe des différences entre la danse dans la rue et la danse sur scène. Dans la rue, la danse n’a pas de limites, free style. Personne ne peut juger le danseur qui fait ce qu’il veut. Ce n’est pas le cas sur scène. Aux Etats Unis, des barrières ont été brisées en ce sens que les danseurs hip hop et les danseurs classiques font des spectacles ensemble. Chacun danse avec ses propres techniques. En Algérie, on se contente de danse contemporaine.

Quel genre de danse faites-vous ?

Du fait du popping, du break dance, du locking, de l’afro…J’ai appris tous ces styles avec l’idée que je sois chorégraphe et non pas danseur. Un chorégraphe doit maîtriser tous les styles, avoir une idée complète des techniques de base. Il faut avoir du savoir pour l’utiliser sur scène.


Vous n’avez pas fait de formation classique

Non. Je n’ai jamais fait de formation. Durant ces dix dernières années, j’ai appris tout seul. Et tout ce que j’ai appris m’a servi pour le spectacle « Cadavre ». Actuellement, j’enseigne dans une école de danse l’afro et l’urban dance. L’urban dance est basée sur une variation de styles. Je n’envisage pas encore de créer une compagnie de danse. C’est compliqué d’en créer.

Comment ?


C’est difficile de créer une compagnie et de lancer des projets. Il faut avoir la maîtrise de beaucoup de choses. Il est vrai que j’ai participé à des compétitions, mais je n’ai pas encore eu assez d’expériences comme les chorégraphes professionnels. Donc, je dois encore apprendre. Quand, je sens que je suis prêt, je lance la compagnie.

Avez vous une idée sur les spectacles de danse faits actuellement en Algérie ?

Ce que je vois, c’est surtout des danses folkloriques, classiques ou contemporaines. Je n’ai pas encore vu un spectacle avec d’autres styles. Quand je participe à des castings, je constate que le chorégraphe veut m’orienter vers un seul style de danse.

Il supprime votre marge de création

Voilà. Il ne vous laisse pas la liberté de créer. Par exemple, dans le spectacle « Cadavre », j’ai aidé la danseuse dans le découpage de son tableau, le déplacement sur scène, les niveaux et les angles. Mais, je l’ai laissé faire ses propres mouvements pour qu’elle établisse le contact avec le public. Pour moi, l’artiste doit donner ce qu’il ressent, avoir la liberté de le faire, même s’il recourt à des techniques basiques.


La danse, c’est d’abord une expression de sentiments

Absolument. Il est évident que quand il s’agit d’une chorégraphie collective, les danseurs doivent respecter la synchronisation et les mouvements. La marge de manœuvre est plus large dans les passages solo. Quand j’ai ajouté un peu de hip hop et de popping dans un spectacle de danse contemporaine, le public a bien réagi puisqu’il a senti le changement. Il faut donner au public ce qu’il le fait réagir, cela peut se faire à travers l’expression du visage ou l’expression corporelle, des techniques simples…

Vous vous êtes déjà habitués à la scène

Oui, je n’ai pas le trac. Lors du FNTP en mars dernier, c’était la première fois de ma vie que j’entrais au Théâtre national Mahieddine Bachtarzi (TNA) à Alger. Quelqu’un à ma place aurait pu être intimidé, se perdre, mais moi, non. Je suis entré au TNA, suis monté sur scène pour participer à un spectacle. Je vais avoir le trac lorsque l’équipe qui est avec moi ne me suit pas ou que je doute de sa capacité à me suivre sur scène. Je peux aussi avoir le trac en raison de soucis techniques. Au TNA, j’ai dansé sans repères sur scène. Mais, je me suis bien adapté.

Article précédent1er mai : le combat syndical face aux sommations de se taire de « l’Algérie nouvelle »
Article suivantArgentine: Maradona a agonisé, « abandonné à son sort » selon des experts médicaux

Laisser un commentaire