Après l’annulation du SILA : le secteur du livre crie à la catastrophe

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Après l'annulation du SILA : le secteur du livre crie à la catastrophe
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« C’est la foudre qui s’abat sur les professionnels du livre », s’alarme Dalila Nadjem, directrice des éditions Dalimen, à Alger. L’annulation de la 25e édition du Salon international du livre d’Alger (SILA) constitue un autre choc pour les éditeurs, les libraires et les imprimeurs, après des mois d’arrêt d’activité en raison de l’urgence sanitaire liée à la Covid 19.

Chaque année, les éditeurs enregistrent de bons chiffres de vente lors de ce salon qui se tient, fin octobre début novembre, au Palais des expositions des Pins maritimes (Safex), à l’Est d’Alger, et qui attire les foules. « Chaque année, je réalise 15 % de mon chiffre d’affaires en tant qu’éditeur au SILA. Là, plus rien », déclare Smail M’Hand, directeur des éditions Hibr, à Alger. « Avec l’annulation du SILA, il n’y a pas de reprise. On ne peut pas parler de rentrée littéraire.

A l’intérieur du pays, les libraires sont endettées, doivent payer le loyer, payer leur employés. Ils n’arrivent pas à joindre les deux bouts », relève, pour sa part, Azzedine Guerfi, directeur des éditions Chihab, à Alger. « Même si le SILA était maintenu, la plupart des éditeurs, avec la crise actuelle, n’auraient pas pu exposer en raison des prix pratiqués pour la location et l’aménagement des stands. La crise est profonde et j’ai peur qu’après la pandémie, il ne reste plus rien dans le secteur de l’édition », ajoute-t-il.

A titre de compensation, l’Organisation nationale des éditeurs de livres (ONEL) a proposé l’organisation de onze salons nationaux réparties équitablement sur plusieurs régions du pays. « C’est une manière de redynamiser le secteur et de rapprocher davantage le livre du lecteur. Nous attendons que cette proposition soit prise en compte et appliquée. Nous avons même indiqué les wilayas où ces salons peuvent être organisés avec des méthodes novatrices pour éviter les anciens schémas. Les salons doivent être accompagnés par un programme professionnel et culturel, cela permet de mettre en contact les auteurs avec les lecteurs. Il s’agit aussi de créer de nouvelles traditions dans les régions pour que les écrivains retrouvent les lecteurs, discutent avec eux, visitent les librairies », suggère Mustapha Kallab, président de l’ONEL et directeur de Dar El Houda à Alger.

« Zéro chiffre d’affaires »

Selon lui, la situation est pénible pour tous les éditeurs algériens. Pour Azzedine Guerfi, qui gère également une librairie à Alger, l’industrie du livre traverse en Algérie une crise depuis plus de trois ans avec l’effondrement des cours pétroliers et la politique d’austérité. « La pandémie de Covid 19 vient achever le peu d’activité professionnelle qui restait. Les éditions Chihab ont fermé leurs portes pendant six mois. Nous venons de reprendre l’activité le 1er septembre 2020. Or, avec tous les décalages des rentrées sociale, scolaire et universitaire, nous n’avons pas repris réellement. En huit mois, c’est zéro chiffre d’affaires pour une entreprise qui emploie 65 personnes. C’est lourd. Depuis la création de la maison d’édition en 1989, nous avons connu des crises, mais jamais de cette ampleur », constate-t-il. 

Sur huit nouvelles parutions au programme, les éditions Hibr n’ont fait sortir que deux : un roman de Abdelkader Khelil, « Les colombes du paradis », et un essai, « Langue et dynamique urbaine au Maghreb » d’Ibtissem Chachou et Reda Sebih, deux universitaires. « Nous n’allons pas faire plus. Et, je vais vous étonner, les tirages ne vont pas dépasser les 250 exemplaires pour chaque titre », confie Smail M’Hand, propriétaire d’une librairie à Alger aussi.

« L’Algérie risque de voir toutes ses librairies disparaître »

« Nous avons bloqué une dizaine de nouvelles parutions. On ne peut pas faire paraître de nouveaux livres alors que le circuit ne fonctionne pas. Il n’y a pas d’espaces pour la promotion ou pour présenter nos ouvrages. On attend que les choses se normalisent. On s’arrête jusqu’à ce que le marché reprenne», déclare Azzedine Guerfi.

Dar El Houda a choisi de faire des livraisons d’ouvrages à domicile. « Nous avons tenté l’expérience dans quatre wilayas et nous constatons que le lectorat est bien là », se réjouit Mustapha Kallab. Selon le directeur des éditions Chihab, le glissement du dinar a fait augmenter le prix du papier de plus de 40 % en une année. Conséquence : le livre, qui était cédé à 600 dinars, va se vendre à 1200 dinars. La hausse des prix risque de faire fuir les lecteurs potentiels.

« Avec la crise actuelle et le faible pouvoir d’achat, acquérir un livre est la dernière chose à laquelle pense un algérien, malheureusement. Nous avons reçu au niveau de la librairie, le dernier roman de Yasmina Khadra. Habituellement, en deux mois, on vend entre 400 à 500 exemplaires. Cette fois-ci, nous n’avons pas vendu encore 100 exemplaires. N’oubliez pas que beaucoup de personnes ne travaillent pas à cause de la pandémie, préfèrent garder leurs économies pour les soins et la nourriture », regrette Smail M’Hand.

Azzeddine Guerfi rappelle que pendant plusieurs mois les librairies étaient fermées à cause de la pandémie de Covid 19. « Vous imaginez un libraire qui ferme six mois ! C’est terrible. Les librairies ne vendent plus de livres scolaires, les pertes sont immenses. L’Algérie risque de voir toutes ses librairies disparaître. L’urgence est de maintenir ouvertes ces librairies, après on peut débattre des mesures à prendre pour encourager les gens à ouvrir de nouveaux espaces de vente de livres. Il faut réanimer le secteur avant de parler de soutien », préconise-t-il.

La demande des clients a baissé dans les librairies

Abderrahmane Alibey, responsable de la librairie du Tiers-monde à Alger, estime que la crise dans les librairies est antérieure à la crise sanitaire de Covid-19. « Il n’y a plus d’importation d’ouvrages depuis huit mois. Et « la rentrée littéraire », si on peut dire, n’a pas eu lieu puisque il y a peu de nouvelles parutions contrairement aux années précédentes, à peine une vingtaine. Beaucoup d’éditeurs ont reporté la publication de nouveaux ouvrages en raison de l’annulation du SILA.

Nous travaillons actuellement avec ce qui est paru récemment ou avec d’anciennes parutions, nous n’avons pas le choix », note-t-il. Il rappelle qu’en Algérie, la plupart des librairies s’approvisionnent au SILA en ouvrages étrangers parce qu’elles n’ont pas toutes les moyens d’importer directement. Selon lui, les derniers romans de Yasmina Khadra (« Le sel de tous les oublis », Casbah) et d’Amin Zaoui (« Canicule glaciale », Dalimen), les mémoires de Saïd Sadi (« La guerre comme berceau » , Frantz Fanon) et l’essai de Houari Addi (« La crise du discours religieux musulman , le nécessaire passage de Platon à Kant », Frantz Fanon) ainsi que les essais traitant du hirak sont les plus demandés par les lecteurs.

« La demande des clients a baissé. Depuis le confinement de mars 2020 à ce jour, ce n’est que ces derniers jours qu’on commence à constater un retour des lecteurs, mais nous avons peu de nouvelles parutions à leur proposer. Ils retrouvent presque les mêmes titres dans chaque librairie. Je comprends bien les éditeurs qui n’ont pas travaillé depuis six ou sept mois. Certains avaient beaucoup de projets pour le SILA. Ils ne peuvent pas publier parce qu’il faut payer l’imprimeur aussi. Il n’y a pas un éditeur ou un libraire en Algérie qui n’est pas en difficulté. Si la situation demeure en l’état, beaucoup d’éditeurs et de librairies risquent de fermer », prévient Abderahmane Alibey.

« Il est du devoir de l’État d’encourager la connaissance »

Pour Mustapha Kallab, les librairies sont dans une situation critique. « Je gère sept librairies et je peux vous dire que le rendement a chuté de 75 %, ces derniers mois. Cela dit, la crise du livre n’est pas liée à la pandémie de Covid 19, elle remonte déjà à trois ans. Nous avons proposé que les livres scolaires soient vendus à longueur d’année dans les librairies pour éviter que les parents d’élèves aillent les chercher ailleurs. Ça sera une bouffée d’oxygène pour les libraires puisque le livre scolaire se vend compte tenu de l’obligation de l’avoir pour chaque élève », relève-t-il. 

Il fait un plaidoyer pour encourager la lecture publique. « Pour créer un lecteur, il faut adapter une politique d’incitation qui commence à l’école. Il faut aussi valoriser les auteurs Nous souhaitons avoir une écoute auprès des autorités pour étudier nos propositions. Nous ne sommes pas revendicatifs, nous voulons l’accompagnement. C’est important pour le secteur du livre. Il est du devoir de l’État d’encourager la connaissance et la science », note le président de l’ONEL.

Avec le Syndicat national des éditeurs de livres (SNEL), l’ONEL a rencontré des responsables du ministère de la Culture en juin 2020. « Nous avons proposé au ministère d’activer les fonds d’aide à la création qui sont gelés depuis 2015, proposé aussi que les éditeurs accèdent à des crédits bancaires sans marge bénéficiaire avec des délais avantageux de remboursement. Des solutions faciles à mettre en œuvre », précise Mustapha Kallab.

L’ONEL a saisi par écrit le Président de la République, le Premier ministre et la ministre de la Culture. « S’occuper du livre est un devoir et une mission du ministère de la Culture. Cela veut dire s’occuper autant du créateur que de l’éditeur, du distributeur et du libraire. Pour nous, il faut que la diffusion et la distribution du livre se fassent en même temps. Cela nécessite une réflexion et un diagnostic pour situer les failles», insiste-t-il.

« L’industrie du livre, ce n’est pas la Sonatrach ! »

Pour Smail M’Hand, les éditeurs et libraires ne demandent pas la charité à l’État. « L’idéal est que l’État, à travers les institutions, les centres culturels, les bibliothèques municipales, fasse des acquisitions d’ouvrages auprès des éditeurs. J’ai vu, à l’intérieur du pays, des bibliothèques avec des étagères vides ! Nous avons des stocks. Nous ne demandons pas la réduction d’impôts ou l’aide financière directe. Nous n’avons pas encore réalisé un chiffre d’affaires pour qu’il ait une fiscalité importante. Déjà, l’industrie du livre, ce n’est pas la Sonatrach, elle ne dégage pas grand chose », dit-il.

Abderrahmane Alibey s’interroge sur le rôle du Centre national du livre (CNL) et sur l’action de l’État en matière de soutien à l’industrie et à la diffusion des livres. « Je ne sais pourquoi il n’y a pas d’initiatives ne serait-ce que par l’achat d’ouvrages pour enrichir les bibliothèques de communes et de daïras au niveau national. Cela pourrait être une forme d’aide pour respirer un peu. Nous ne demandons pas des subventions mais que les institutions achètent chez les libraires. Dans chaque wilaya, il y a des maisons de culture qui ont un budget pour l’acquisition d’ouvrages »,souligne-t-il. 

Azzeddine Guerfi va dans le même sens et propose que des petits budgets soient alloués à des bibliothèques municipales, scolaires et celles dépendantes du ministère de la Culture afin qu’elles fassent des acquisitions auprès des librairies et des éditeurs. «Cela va permettre au lecteur de trouver le livre qu’il cherche dans les bibliothèques de sa ville et à la chaîne du livre de fonctionner de l’imprimeur au libraire en passant par l’éditeur et le distributeur.  Par le passé, on en achetait quelques exemplaires chez chaque éditeur. C’est rien. Il faut laisser le marché faire le tri entre le bon et le mauvais livre. Et que les responsables des bibliothèques fassent leur choix », indique-t-il.

« Le livre n’est pas un produit comme les autres »

Selon lui, les mesures fiscales ou les crédits bancaires ne vont pas résoudre le problème. « La solution est que l’État mette l’argent dans le circuit, c’est-à-dire en allouant des budgets aux bibliothèques », insiste-t-il. Il est temps, pour Mustapha Kallab, de donner aussi de l’importance pour le livre scientifique. « C’est une force économique. Il peut être exporté partout. J’ai participé à plusieurs salons à travers le monde. J’ai une idée sur la présence du livre algérien dans ces espaces. Et bien, il est peu présent. Il faudra peut-être se poser la question pourquoi. Il est nécessaire de revoir les lois en prenant en compte l’idée que le livre n’est pas un produit comme les autres. Le livre doit traverser les frontières sans passeport », explique-t-il.

Petite note d’espoir : Abderrahmane Alibey annonce que la librairie du Tiers-monde a repris les ventes-dédicaces avec l’invitation, en premier, du jeune Fateh Boumahdi, auteur de deux livres « Avec toi, je perds mes repères » et « Chambre 36 », parus aux éditions El Ibriz. En attendant, la direction du livre et de la lecture publique au ministère de la Culture change de main. Le journaliste et écrivain Ismail Yabrir remplace l’écrivain Djamel Foughali. Avant de partir, Foughali avait imaginé un SILA…virtuel.

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