Amel Blidi, cinéaste : »Le cinéma algérien a encore beaucoup de choses à dire »

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Amel Blidi, cinéaste :
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Amel Blidi est journaliste et cinéaste. Elle a réalisé une série de documentaires dans le cadre d’ateliers. « Tchebtchaq marikane  » est son premier court-métrage de fiction. Il a été projeté en avant-première nationale, début décembre 2021, à la cinémathèque d’Alger à la faveur d’une semaine consacrée aux courts métrages organisée par le Centre algérien de développement du cinéma (CADC).

« Tchebtchaq marikane  » raconte l’histoire de Samia et Nouara, deux amies de 12 ans habitant à Alger, au cours des années 1990. Leur quiétude et leur univers d’enfant sont rompus par l’éruption des violences. 

24H Algérie : Comment est née l’idée de votre premier court métrage de fiction « Tchebtchaq marikane  »  ?

Amel Blidi: C’est une idée qui remonte à 2014. En Algérie, pour produire des films, il faut du temps, c’est laborieux. Il faut s’accrocher pour faire aboutir ses projets. Il y a des difficultés à tous les niveaux surtout pour les nouveaux cinéastes, ceux en quête de légitimité dans ce métier. J’ai rangé le projet dans un tiroir, entre temps j’ai fait d’autres films et je me suis formée.

Vous avez réalisé un documentaire…

Oui, c’était mon premier, réalisé dans le cadre des ateliers de création avec Habiba Djahnine. J’ai fait aussi les Laboratoires d’Alger avec l’Institut français (IFA) où j’ai réalisé un court métrage, « A l’ombre des mots ». J’ai fait un autre film dans le cadre des Ateliers Varan (spécialisés dans le documentaire) en France. Je suis journaliste, je ne viens pas du milieu cinématographique. Je n’ai pas fait d’école de cinéma, je suis autodidacte. Donc, la formation était nécessaire pour moi.


Vous avez donc appris le métier sur le terrain

Oui. Et chaque expérience m’a permis de grandir en tant que personne et en tant que réalisatrice. J’ai fourbi mes armes au fur et à mesure, sur le terrain. Après, réaliser une fiction était un sacré défi pour moi.


Pourquoi ?

Pendant dix ans, j’ai multiplié les ateliers et les master class. J’ai réalisé trois documentaires dans le cadre d’ateliers. Le premier était « Demain est un autre jour », co-réalisé avec Nabil Boubekeur, avec Habiba Djahnine. J’en garde un souvenir ému de cet atelier. Nous devions réaliser un film pendant une année.

C’était une formation complète. Nous avons été formés à la construction du regard cinématographique. C’était nouveau pour moi. En tant que journaliste, nous devons être objectifs. Dans le cinéma, nous pouvons utiliser le « Je », la subjectivité.  Et « Tchebtchaq marikane  »  est ma première fiction.

Comment ce film a été réalisé, dans quelles conditions ?

Le scénario a été écrit dans le cadre de l’atelier « côté court » avec l’association Project’heurts en marge des Rencontres cinématographiques (RCB) de Béjaïa. N’ayant pas le ticket d’entrée dans le club des cinéastes et n’étant pas une réalisatrice confirmée, il fallait donc avoir de la légitimité, après des cycles de formation, pour pouvoir réaliser une fiction. J’ai rangé le projet de « Tchebtchaq marikane  » de côté en attendant de trouver un producteur. J’ai finalement rencontré un producteur en la personne d’Abdallah Dahou (Arak Production) et son partenaire Serge Lledo.


Avez-vous obtenu une subvention du Fonds National pour le Développement de l’Art, et de la Technique et de l’Industrie Cinématographique et de la Promotion des Arts et des Lettres (FNDATICPAL, ex-FDATIC)?

Oui. Nous avons déposé le dossier auprès de la commission du FDATIC au niveau du ministère de la Culture et obtenu une subvention. Il y a comme une volonté des pouvoirs publics d’encourager la réalisation de courts métrages. Le tournage a été fait en août 2019 à la cité Rabia Tahar, à Bab Ezzouar (Alger).


Y a-t-il une part d’autobiographie dans votre court métrage ?

Il y a de l’autobiographie, mais pas à 100 %. Je peux l’évaluer à 30 %. Quand on réalise un premier film, on se base sur ce qu’on connaît bien, sur ce qu’il nous paraît familier.


Un des personnages est journaliste, comme votre père (Mâachou Blidi)

Il y avait pas mal de souvenirs d’enfance dans ce film. J’avais envie de reconstituer une certaine ambiance. Le film essaie de raconter « la guerre » à travers le regard d’enfants. J’ai donc essayé de me mettre du côté des enfants et de reconstituer ces souvenirs. J’ai constaté qu’il y avait une mélancolie qui se dégageait des images. Comme si un inconscient revenait…

Le fond de l’histoire est tout de même dramatique avec un retour sur les événements sanglants des années 1990 en Algérie

Durant cette période, j’avais onze ans. La violence était devenue une routine. Quand on était enfant, on ne se rendait pas compte de la gravité de la chose. C’était une guerre invisible. Les flaques de sang dans le quartier faisaient partie de notre quotidien. C’est ce que je voulais retranscrire dans le court métrage jusqu’au moment où la violence émerge brutalement dans l’entourage immédiat des enfants. Je voulais faire coïncider cela avec le passage à l’âge adulte. On a quelque part grandi trop vite par la violence et la terreur.

La période des années 1990 n’a pas été suffisamment traitée dans le cinéma algérien. A peine quelques films…

C’est paradoxal. J’ai entendu dire qu’il y avait beaucoup de films sur les années 1990. Il existe un besoin de revenir aujourd’hui sur cette période. Pendant longtemps, on n’avait pas parlé entre nous sereinement et calmement de ces années-là.

Pourquoi ?

En raison de l’existence de clans. D’un côté les réconciliateurs et, de l’autre, les éradicateurs. Ils étaient en affrontement. Nous n’avons pas trouvé les moments nécessaires pour parler des années 1990.

Et aujourd’hui, c’est le cinéma qui en parle…

C’est ce que je pense. Quand les mots viennent à manquer, l’image prend le relais. Après un traumatisme, les psychologues demandent aux enfants de dessiner. C’est du même ordre. A un moment donné, il faut bien qu’on sorte des années 1990. Il y a encore tellement de choses à traiter dans ce pays. Chaque jour, on assiste à des scènes cinématographiques en Algérie. Les thèmes ne manquent pas. Le cinéma algérien a encore beaucoup de choses à dire et de thématique à traiter.


Au-delà du drame, « Tchebtchaq marikane  » est également une histoire d’amitié

Absolument ! Le cinéma, c’est d’abord des histoires simples, la petite histoire dans la grande. Samia et Nouara étaient intéressées par leur amitié, n’arrivaient pas à comprendre la situation qui les entouraient, peinaient à trouver une explication. Mais, au fond, c’est la vie qui prend le dessus.


« Tchebtchaq marikane » est un jeu qui existait dans l’Algérois dans les années 1970- 1980. Pourquoi l’avoir choisi comme titre ?A

près les années 1990, ce jeu a disparu. Je voulais justement évoquer dans le film ce moment où le jeu s’arrêta. Les rires et les jeux s’étaient arrêtés dans les quartiers populaires à cause de l’éruption de la violence. Evidemment, le court métrage ne traite pas forcément de ce jeu…


Allez-vous continuer avec les courts métrages ou comptez-vous passer aux longs métrages ?

C’est une question délicate. On se demande toujours si on est prêt ou pas. Il est vrai que le court métrage ouvre la voie au long métrage. Pour moi, le court métrage est un formidable tremplin. Il permet de mieux s’armer. J’aime bien tenter des expériences, comme c’était le cas dans «  »Tchebtchaq marikane », cela peut paraître un pari risqué. Il faut, à mon avis, tenter des expériences d’images, de narration, dans le court métrage pour pouvoir trouver son style. En ce moment, je ne peux pas dire si je vais passer au long métrage ou pas. Je suis en train d’écrire un projet de fiction, mais je ne sais pas encore quel format il prendra, court ou long.


Qu’en est-il du documentaire ?

Le documentaire est un vaste champ du possible. Nacer Medjkane, qui était DOP dans le court métrage « Tchebtchaq marikane », me disait que tout est documentaire dans le cinéma. La fiction est inspirée du réel. Quelque soit la capacité d’imagination, rien ne peut dépasser le réel. Le réel est donc la base de tout. J’aime bien le cinéma réaliste et intime. On n’est pas dans le bling bling. J’aime bien travailler avec des équipes réduites. Là, j’ai goûté à la fiction, difficile de revenir au documentaire. Pour l’instant, je n’ai pas de projet.

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