Cette Algérie qui se ferme aux Algériens

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Cette Algérie qui se ferme aux Algériens

Parmi les nombreuses difficultés auxquelles l’Algérien est confronté, la restriction de mouvement n’est pas la moindre ni la plus récente. On pourrait même dire qu’elle est structurelle et qu’elle façonne depuis longtemps son rapport au monde.

A la fin des années 1960 et durant toute la décennie 1970, il n’était pas possible de quitter le pays sans une autorisation de sortie délivrée par l’administration. Les plus jeunes n’ont pas connu cette période d’aliénation où l’envie de voyager était contrecarrée par une bureaucratie tatillonne, exigeant mille et une pièces et finissant, de toutes les façons, par opposer un refus aux motivations obscures. Il ne fallait pas être fiché par les services de sécurité et il fallait compter sur le bon-vouloir de responsables trop heureux d’exercer un pouvoir discrétionnaire sur leurs concitoyens. Passe-droits, piston, trafic d’influence : tout cela existait déjà à l’époque.

Ce n’est qu’à l’arrivée au pouvoir de feu le colonel Chadli Bendjedid en 1970 que ladite autorisation fut supprimée. Un bol d’oxygène qui contribua, pour un temps, à la popularité du successeur de Houari Boumediene. Mais, très vite, les visas imposés au début des années 1980 par les pays occidentaux ont pris le relais. Les rebuffades, les refus, les longues files d’attente, les pièces manquantes à fournir, tout cela persistait mais les scènes de l’humiliation avaient changé de lieu : les consulats remplaçaient la wilaya et les rares pays accueillant les Algériens sans obligation de visa continuent encore de constituer un motif d’étonnement.

L’affaire s’est compliquée depuis le début de la pandémie de Covid-19. Le 17 janvier prochain, cela fera dix mois que les frontières de l’Algérie sont fermées. La nouveauté, c’est qu’il est impossible ou presque – d’entrer en Algérie. Cela concerne les étrangers mais aussi, et surtout, les Algériens qu’ils soient résidents ailleurs ou qu’ils aient été bloqués à l’extérieur du pays au moment du verrouillage des frontières, le 17 mars 2020. Les médias nationaux et, plus encore, les réseaux sociaux, abondent en témoignages sur ce que cette mesure a provoqué comme drames humains et frustrations.

Des personnes ont été bloquées durant des semaines voire des mois à l’étranger sans pouvoir rentrer chez elles. En France, en Turquie, en Tunisie ou ailleurs, des nationaux n’ont pu s’en sortir que grâce à la solidarité, pour ne pas dire la charité, des gens. Certains qui ne disposent pas de l’entregent nécessaire pour se faire inscrire sur les listes de (trop rares) vols de rapatriement, demeurent bloqués. Ainsi, cet Algéro-ténésien qui ronge son frein à Tunis en attendant de pouvoir rentrer chez lui et à qui de bonnes âmes ont proposé de franchir clandestinement la frontière du côté du Kef… Faire le harraga pour revenir chez soi, voilà où nous en sommes ! Dans d’autres cas, bien plus dramatiques, il a été impossible à des Algériens de rentrer faire leurs adieux à un parent malade ou tout simplement d’assister à ses obsèques.

On dira que nombre de pays ont pris des mesures drastiques pour contenir l’épidémie. On dira aussi que la situation sanitaire impose des décisions difficiles. Tout cela peut être entendu. Aux grands maux, les grands moyens. La grande différence, c’est que l’Algérie est l’un des rares pays au monde à empêcher ses propres citoyens à rentrer chez eux. C’est du jamais-vu dans notre histoire et ce qui rend la chose encore plus inacceptable, c’est la désinvolture avec laquelle cette affaire est traitée. Qui est en charge de cette question ? Qui rend des comptes ? Qui peut dire avec exactitude comment sont gérés et organisés les vols de rapatriements ? Personne. Il faut se démener, faire le tri entre les vraies informations, les inévitables rumeurs sur les montants de la tchippa à verser pour monter dans un avion, le catastrophisme des uns et le je-m’en-foutisme des autres. Il faut aussi garder son calme quand on apprend, de la bouche même des concernés, que certains ont pu rentrer tranquillement au pays pour y passer le réveillon de fin d’année dans le sud avant de s’en retourner tranquillement à Paris… Algérie nouvelle ou bien bled el-piston ?

En 2009, l’Algérie avait impressionné le monde en organisant un gigantesque pont aérien pour acheminer puis rapatrier des dizaines de milliers de supporters désireux d’assister au match de barrage entre les Verts et l’Égypte à Khartoum. N’est-il donc pas possible de rapatrier aujourd’hui toutes celles et tous ceux qui le désirent ? N’est-il pas possible de faire connaître de manière claire et transparente les modalités d’un tel rapatriement ? Et, de toutes les façons, de quel droit prive-t-on les Algériens résidant à l’étranger d’aller dans leur pays ?

La réponse à cette dernière question est liée à l’état du système de santé. Organiser un système de tests à l’arrivée, de traçage et de suivi des mises en quarantaine semble hors de portée pour nos autorités même si elles se refuseront toujours à le reconnaître. Une faillite sanitaire et prophylactique. C’est cela que révèle la fermeture des frontières aux Algériens. Une fermeture, disons-le, qui ne semble déranger que celles et ceux que cela concerne. Pour leurs concitoyens, il semble normal que les résidents à l’étranger « paient » le prix de leur éloignement. Qu’ils subissent eux aussi les affres d’un système détraqué.

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